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Ange, 15 ans, enceinte et à la rue

Entre la 7e et la 8e avenue de Buyenzi, au « zéro vingt », la petite maigrichonne au ventre rebondi fait actuellement partie du décor. Elle et le déséquilibré mental dans la quarantaine avec lequel elle s’est maquée. Seule face au dédain, à l’indifférence générale et à la sauvagerie des hommes.

Le « couple » semble sortir d’un mauvais film de genre. Lui, verbeux, intarissable de maximes sans tête ni queue, elle, le regard fatigué, somnolente, assise à même ce qui leur tient lieu de lit et de demeure en même temps : le perron d’une maison. À côté d’elle, une pile de vieilles vestes qui leur servent de couvertures la nuit. En dessous du perron, des immondices.

Ce couple contre nature, qui devrait horrifier, trouve une excuse aux yeux des gens qui le voient/côtoient tous les jours : elle est aussi un peu « zinzin ». Par ailleurs, elle est aussi un peu pute. Pire, elle prendrait aussi du « faylo », une des dénominations du ‘boost’. Une dépravée avec un détraqué, quoi de plus normal. Ses quinze ans ? La pédophilie ? La sagesse d’un mécanicien se veut imparable : « Mon ami, quand une fille a déjà connu les voluptés du sexe, elle en redemandera toujours, peu importe son âge, peu importe son état mental, quoi que tu fasses ».

Pourtant, même avec sa petite jupe très courte qui détonne à Buyenzi et ses jambes recouvertes jusqu’à mi-cuisse de motifs indéchiffrables marqués au stylo rouge, Ange n’a pas l’apparence d’une nymphomane. Elle ressemble plus à une enfant malheureuse, sale, mal nourrie, une prépubère à qui il est inimaginable d’associer l’idée de sexualité. « Mon ami, regarde cette chemise échancrée et ces seins qui tombent, tu vas me dire que ça c’est un enfant ? », rajoute le mécano, l’air guilleret. Puis, prenant tout à coup un air grave :« Un enfant ? Va dire ça aux sept jeunes du quartier qui croupissent à Mpimba à cause d’elle ».

La victime habillée en Lolita

Ces sept jeunes, Ange s’en rappelle, mais ils n’étaient pas sept. Ils étaient quatre. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? Elle répond, les yeux dans le vague, d’une voix désincarnée : « Rien ! ». Ray C, la coiffeuse pour dames qui laisse parfois le fou et sa « fiancée » dormir sous la devanture de son salon quand il pleut, s’interpose : « Ces quatre jeunes ont attiré la petite dans la maison-là en face de nous. Ils l’ont violée. Elle a fini par les dénoncer, des jours après. Ils ont été arrêtés ».

Pendant ce temps, la petite Ange s’emporte contre son « jules ». Elle veut de l’argent pour manger. Non, pour fumer une cigarette. Finalement, elle veut acheter une petite dose de bonheur, un peu d’héroïne coupée, qui va la faire tenir jusqu’au soir. Le fou argumente, en français. Il vit de la charité, qu’elle accepte elle aussi la charité de ces étrangers qui l’interrogent. La petite s’énerve. Elle va prendre et son argent, et l’argent des étrangers. Mais, d’abord ses sous à lui. Ne porte-t-elle pas son enfant ? 

« Oui, elle est enceinte. De trois mois », lâche Ray C. Et cette dernière est prête à mettre sa main au feu : « L’enfant n’est pas du ‘fou’. Quand ce dernier couche avec une fille, il m’a juré qu’il met toujours un préservatif ».  Interdit de douter de la parole de quelqu’un qui n’a pas toute sa tête. Les mécanos, eux, sont d’un autre avis. Drogba (le sobriquet du malade mental) est un « gars sûr ». C’est lui le père, ça ne peut être que lui. Il y a même de l’amour en l’air. D’ailleurs, comme ne manquera pas de le relever plus tard notre cher mécanicien, c’est pour cela que ‘Drogba’ retire de la poche interne de sa veste délavée un porte-monnaie dans lequel il prend 5000 fbu, donne à la petite et tire sa révérence. L’assemblée s’esclaffe. La scène est surréaliste. Aussi surréaliste que de voir sept personnes adultes débattre, tout sourire, sur la paternité d’une grossesse issue d’un acte pédophile, peu importe le responsable. Pendant ce temps, la concernée est complètement désintéressée de la conversation. Son regard vide semble se perdre en elle-même, peut-être vers son passé.

Venue d’ailleurs

Avant d’atterrir dans ce garage à ciel ouvert qu’est la partie septentrionale de Buyenzi, Ange a vécu à Buterere. Ou à Kibenga, voire Kinindo, c’est selon. Ray C n’en démord pas : « C’est la fille d’un colonel. Elle a été chassée de chez elle à cause de la drogue ». Ange ne veut piper mot sur son passé. Puis, la promesse de nouveaux habits et d’une douche délie sa langue : « Je viens de Buterere. Mon papa habite à Mutakura. Ma maman est sage-femme, mais chaque fois qu’elle me voit, elle fait comme si elle ne me connaît pas. » 

Elle lève les yeux au ciel, puis sans aucune retenue, se gratte l’entrejambe, avant de s’exclamer. « Oui, j’ai un peu mal. Au centre de santé de Kamenge, quand on m’a dit que j’étais enceinte, on m’a aussi annoncé que j’avais aussi une ‘infection sessuelle’. Ils m’ont donné des pilules. Je ne sais plus où elles sont », lâche-t-elle, comme si elle parlait à soi-même. Et le ton sur lequel elle mentionne sa grossesse avertit : elle n’a pas conscience de ce que cela représente. Ce que Ray C confirme : « Regardez comment elle est maigre. Elle ne mange pas assez, dort dans le froid, elle n’est pas du tout préparée à ça. »

Entre-temps, un pick-up floqué UNFPA débarque. C’est la fondatrice de l’association Nturengaho qui a été appelée en catastrophe et sortie de son week-end. Elle a promis d’accueillir la petite dans leur refuge. D’ailleurs, tout est prêt, « la chambre n’attend que la petite ». Après quelques minutes à fixer la voiture, Ange s’exclame : « C’est moi que vous êtes venus prendre dans cette grosse voiture ? Moi ? Jamais ! » Et elle se lève brusquement, marche rapidement vers le coin de la rue, marmonnant toute seule, ses jambes minuscules à l’air. En quelques secondes, elle disparaît de notre regard. La dame me fixe et lâche d’un air désolé : « Sans son consentement, on a les mains liées ».

Note de l’auteur : « L’Ange qu’il faut sauver »

Ce récit couvre la journée du 9 mai 2020. Entre le moment où l’association Nturengaho est arrivée sur les lieux et le moment où nous avons fait connaissance avec Ange, il s’est passé cinq heures. Cinq heures de tristesse, cinq heures à s’interroger sur notre humanité, sur nos valeurs et sur nos institutions. Cinq heures au cours desquelles nous avons appelé à la Brigade des mœurs (puisque on nous avait orientés d’abord vers là) et où on nous a répondu que la Brigade ne traitait que des questions d’ordre pénal et qu’ils allaient nous aider uniquement si on voulait dénoncer un crime et que pour cela, nous devions aller voir l’officier de garde à l’ENAPO, ou sinon qu’il fallait contacter le ministère de la Solidarité. Cinq heures au cours desquelles on a passé des coups de fil à au moins trois associations qui nous ont signifié d’une manière très polie leur impuissance. Cinq heures au cours desquelles au moins une dizaine de policiers sont passés sur les lieux, sans s’arrêter, sans aucune réaction. Cinq heures pendant lesquelles des pick-ups habillés aux couleurs de différents partis brûlaient litre sur litre d’essence pour diffuser des slogans guerriers dans tout Buyenzi. 

Au bout de ces cinq heures, je me suis dit que si, en tant que Burundais, nous sommes parvenus à financer ces élections, nous pouvons sauver cette enfant et l’enfant qu’elle porte. Je suis conscient que pour plusieurs personnes, la vie insignifiante d’une enfant malchanceuse (dans un pays où des milliers d’enfants meurent chaque année) ne pèse pas à côté de la marche de tout un peuple pour mettre en place son idéal de gouvernance. D’ailleurs, relier cette « simple » affaire de mœurs aux « sacro-saintes élections » est une ignominie et relève d’un stratagème tout simplement racoleur. J’en conviens. Mais s’il faut  passer par là pour rappeler qu’on ne peut pas parler de nous comme un peuple si nous laissons nos propres enfants  mourir sous nos yeux dans l’indifférence totale, j’assume. Et puis faire l’autruche, aller prier, voter pour un monde meilleur, la conscience sereine, c’est tout simplement de l’hypocrisie.

Au-delà de la compassion, c’est un devoir moral, en tant qu’humain, en tant  que société. En attendant, merci à l’association Nturengaho qui a promis de revenir ce lundi 11 mai suivre le « cas » de cette enfant. Et merci à certaines personnes qui sont prêtes à aider pour sauver Ange. Même une seule vie compte.  

[Mise à jour ]

Le 11 mai 2020, « Ange » a été sortie de la rue grâce à la solidarité de quelques personnes et à l’association BAPUD. Pour le moment, elle a été placée dans une institution qui va essayer de traiter sa santé psychique et physique. Une cagnotte a été aussi lancée pour elle. Quand la jeune fille sera stable, l’association « Nturengaho » et l’ « Association des mères célibataires » ont promis de la recueillir.

 

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Les commentaires récents (9)

    1. Tu n’es pas oublié tu as du prix même si tu es enceinte. J’ai une solution pour toi et pour ton bébé
      Tél 72661594

  1. Que c’est triste. Çà interroge beaucoup comment notre pays et nos familles accompagnes nos pauvres adolescentes.Merci pour votre travail de sensibilisation.C’est toute la question aussi d’aider l’autre à surmonter l’epreuve. Merci aussi aux associations çà donne beaucoup d esperence