Le système exécutif burundais, avec un Président de la République assisté à la fois d’un Vice-président et d’un Premier ministre, intrigue. Héritage d’une histoire politique complexe, cette cohabitation semble aujourd’hui source de chevauchements, de coûts et d’inefficacité. Retour sur les origines et la pertinence actuelle de ce modèle singulier.
Pour rappel, l’instauration de ces postes trouve son origine dans les Accords d’Arusha et la volonté de partage du pouvoir après la guerre civile. La Vice-présidence, créée en 1996, visait à instaurer un équilibre ethnique, avec deux postes attribués respectivement à un Hutu et à un Tutsi, symbolisant un pouvoir collégial. La Constitution de 2005 a consacré ce modèle bicéphale, avant que celle de 2018 ne ramène le nombre de Vice-présidents à un, issu d’une ethnie et d’un parti politique différent de ceux du Président.
Parallèlement, la fonction de Premier ministre a connu une histoire mouvementée. Créée en 1961, elle a été plusieurs fois abolie, marquée par des mandats brefs et parfois tragiquement interrompus. Sa réapparition surprise en 2020, après vingt-deux ans d’absence, n’a pas été clairement justifiée par les rédacteurs de la Constitution.
Un régime “mixte” en théorie, mais résolument présidentialiste en pratique
Sur le papier, le Burundi présente les caractéristiques d’un régime semi-présidentiel. En pratique, le pouvoir demeure largement concentré entre les mains du Chef de l’État.
En effet, le Vice-président, officiellement “assistant” du Président, et le Premier ministre, pourtant chef du gouvernement, sont tous deux nommés et révoqués par le Président, après l’approbation parlementaire souvent purement formelle. L’article 132 de la Constitution stipule d’ailleurs que le gouvernement est « solidairement responsable devant le Président ». Leurs attributions respectives demeurent floues et subordonnées : le Vice-président ne peut présider le Conseil des ministres que par délégation et sur un ordre du jour prédéfini, tandis que le Premier ministre coordonne l’action gouvernementale pour mettre en œuvre la politique présidentielle. En somme, ces deux institutions existent principalement pour exécuter la vision de Ntare House.
La Vice-présidence, une institution symbolique
Les faits et les témoignages illustrent la faiblesse politique de cette institution. Sa fragilité est manifeste, comme l’a montré la démission forcée de Térence Sinunguruza en 2014, sous la pression de l’entourage présidentiel. Son rôle demeure essentiellement consultatif et dépourvu de véritable pouvoir décisionnel.
Comme le relevait l’ONG OAG en 2014, le Vice-président est « consulté selon une formule dont seul le Président détient la recette », et ses arrêtés doivent s’inscrire dans « l’exécution des décrets présidentiels », tout en étant contresignés par les ministres. Il agit ainsi en simple “assistant”, sans autonomie réelle. La destitution du Premier Vice-président Bernard Busokoza en est une illustration éloquente. Si sa création se voulait garante de “l’union nationale” et d’une “démocratie de consensus”, son rôle dépend entièrement de la volonté présidentielle. Sans ce soutien, son titulaire peut vite devenir un “figurant”, selon les mots de feu honorable Manwangari, et la symbolique d’unité s’en trouve vidée de sa substance.
La Constitution de 2018 a encore rendu flou le rôle du Vice-présent de la République tout en mettant en place l’institution de Premier ministre. C’est dans son article 125 qu’on apprend que le Président de la République peut, par décret, déléguer son Vice-président à présider le Conseil des ministres sur un ordre du jour déterminé.
Le coût d’une dualité questionnable
La coexistence de ces deux hautes fonctions a un coût significatif pour les Finances publiques. Pour l’exercice budgétaire 2025-2026, les dépenses prévues s’élèvent à 5,44 milliards de BIF pour la Vice-présidence et 4,96 milliards pour la Primature, soit un total de plus de 10,4 milliards BIF. Compte tenu du chevauchement manifeste de leurs fonctions et de leur subordination commune au Président, cette dépense interroge. Est-il justifié de maintenir deux institutions aux rôles aussi similaires et au pouvoir aussi limité pour un résultat fonctionnel quasi-identique ?
Les paradoxes et défis constitutionnels de 2025
La situation actuelle révèle plusieurs incohérences dans l’application de la Constitution. La nomination du Vice-président en est un premier exemple : l’article 123 exige qu’il soit « choisi parmi les élus ». Dès lors, la question se pose de savoir si l’actuel titulaire, qui ne figure pas parmi les nouveaux élus, peut légitimement conserver son poste ou si un renouvellement s’impose au nom du respect de la loi suprême.
Un autre casse-tête se profile pour 2027 : l’article 124 stipule que le Président et le Vice-président doivent appartenir à des partis politiques différents. Or, avec la domination totale du CNDD-FDD au Parlement, de quel « parti différent » le futur Vice-président pourra-t-il bien provenir ? Cette disposition, vertueuse dans son intention, risque dans le contexte actuel, de créer un vice de forme, soulignant le décalage entre la lettre du texte et la réalité politique.
Une réforme institutionnelle s’impose-t-elle ?
L’analyse montre que la coexistence du Vice-président et du Premier ministre au Burundi relève davantage d’un héritage historique et de considérations politiques passées que d’une nécessité fonctionnelle avérée. Aujourd’hui, cette dualité engendre une architecture exécutive lourde, coûteuse et peu claire, renforçant la concentration du pouvoir présidentiel. Il faut ici distinguer le régime politique, tel qu’il est prévu par la Constitution, du système politique, tel qu’il se pratique réellement.
Au Burundi, la pratique présidentialiste domine le texte. La question centrale pour 2025 et au-delà n’est donc plus seulement « Pourquoi deux postes ? », mais plutôt, au regard du coût, de l’efficacité et de l’équilibre des pouvoirs, si cette duplication est encore justifiée. Une rationalisation s’impose-t-elle ? Le débat mérite plus que jamais d’être ouvert.
