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Protectionnisme dans la zone EAC : une autoroute vers la dislocation ?

Au sein de l’East African Community (EAC), la vision d’une même destinée semble s’éloigner depuis quelque temps. Les tensions politico-économiques montent d’un cran alors que le processus de création d’une monnaie unique s’enlise. Certains membres s’affrontent, les différends dégénérant en conflits armés. D’autres se réfugient derrière des politiques protectionnistes pour garder jalousement le monopole du marché intérieur. Tout cela hypothèque la libre circulation des biens et des personnes que prône pourtant la communauté. Quel avenir pour cette communauté dont fait partie le Burundi ? Analyse.

Les récentes mesures prises par les autorités tanzaniennes à l’endroit des opérateurs économiques étrangers mettent à nu les dysfonctionnements des mécanismes initiés avec la création du marché commun en Afrique de l’Est. Alors que l’EAC est parmi les blocs régionaux les plus dynamiques avec une forte croissance économique, le protectionnisme menace sérieusement l’intégration économique et commerciale des pays membres.

Le mois dernier, la République unie de la Tanzanie a sorti l’artillerie lourde pour lutter contre la prolifération des small businesses sur son sol. Une ordonnance très controversée du ministère de l’industrie et du commerce interdit aux étrangers d’exercer une quinzaine de métiers dorénavant réservés aux nationaux. Désormais, les étrangers ne sont pas autorisés à exploiter des salons de coiffure, créer des points de services pour le transfert d’argent ou gérer des ateliers de réparation des téléphones et d’autres appareils électroniques. L’annonce a été faite par Saidi Selemani Jafo, ministre tanzanien du Commerce via une ordonnance sur les licences commerciales.

De lourdes sanctions aux contrevenants

Ce document rallonge la liste des métiers non autorisés aux étrangers, à savoir : le commerce de vente de gros et de détails à l’exception des supermarchés et des boutiques spécialisées, les services de nettoyage dans les domiciles ou encore la création et l’exploitation des stations de radio et des chaînes de télévision qui sont des activités commerciales exclusivement réservées aux nationaux.

Selon l’ordonnance, les contrevents risquent jusqu’à six mois de prison, des amendes et la perte de leur visa ou de leur permis de travail. Cette décision viole le protocole portant création du marché commun en son article 76 encourageant la libre circulation de la main d’œuvre, des marchandises, des capitaux ainsi que le droit d’établissement des entreprises.

Rien que du protectionnisme

La décision a été motivée par la ferme volonté du gouvernement de protéger les opérateurs locaux selon le directeur de la politique et du plaidoyer de la Confédération des industries tanzaniennes. Pour Akida Mnyenyelwa, cette mesure vise à freiner l’installation formelle des étrangers avec peu de capital dans des secteurs que le gouvernement veut réserver à ses citoyens. De surcroît, quand une petite entreprise appartient à un tanzanien, les bénéfices ont plus de chance d’être réinjectés dans l’économie locale.

Les arguments ne passent pas du tout du côté des autres pays membres de la communauté qui y voient un stratagème de la Tanzanie pour préserver son monopole sur les affaires commerciales. Le Secrétariat de l’EAC parle des restrictions aux libertés et aux droits prévus par le Protocole du Marché commun de cette communauté. « Depuis l’adoption du Protocole du Marché commun, les États partenaires se sont engagés à favoriser l’intégration régionale en supprimant les obstacles au commerce, aux services et à l’investissement, et à s’abstenir d’adopter des mesures unilatérales entravant la libre circulation et le droit d’établissement des citoyens et des entreprises dans la région », rappelle Mme Veronica Mueni Nduva, Secrétaire Générale de l’EAC, originaire du kenya.

Vers une nouvelle dissolution de l’EAC ?

Le Kenya réclame déjà la suppression de ces restrictions contraires aux règles du marché commun de la communauté d’Afrique de l’Est. « (…) les États partenaires ne doivent pas revenir sur les secteurs et les échanges qu’ils ont précédemment libéralisés, ni les restreindre » souligne Mme Nduva en invoquant l’Annexe V de la liste des engagements du Marché commun relative à la libéralisation progressive des services. Elle encourage tous les États partenaires à respecter les obligations auxquelles ils se sont engagés afin de préserver l’intégrité du marché unique régional.

L’EAC connait pas mal de défis qui affectent directement son efficacité. Certains pays violent délibérément les principes fondamentaux et les valeurs inscrits au Traité d’établissement de cette communauté. Ils n’hésitent pas à fermer leurs frontières physiques, ce qui perturbe la libre circulation des biens et des personnes. Les conflits armés qui touchent l’Est de la RDC exacerbent les tensions politiques entre les Etats membres. Sur le plan des échanges commerciaux ; les pays comme le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda ne cessent d’appliquer des mesures restrictives pour protéger leur marché intérieur. Cela plombe les affaires entre les Etats. Il en est de même pour les travailleurs migrants qui vivent le calvaire ou deviennent des cibles des attaques xénophobes dans les pays de la communauté. Des centaines de Burundais ont été refoulé par la Tanzanie, tandis que d’autres, à la recherche des opportunités d’affaires ont, été interpelés au Kenya.

La création d’une monnaie unique, une utopie

La communauté est en perte de vitesse et évolue vers une dislocation. Ce n’est pas la première fois que cette famille se déchire. En 1977, le traité relatif à la coopération de l’Afrique de l’Est établissant l’EAC a été abrogé. L’absence d’une volonté politique, le partage disproportionné des bénéfices entre les États membres de la Communauté et la faible participation du secteur privé furent les raisons de la dissolution de cette communauté. Elle sera recréée en 2000 avec une certaine ouverture aux autres pays désirant rejoindre le bloc régional qui compte actuellement 8 Etats membres.

Le Traité de l’EAC prône certains principes fondamentaux dont la coexistence pacifique, le bon voisinage, le règlement pacifique des différends entre les pays membres. Il prévoit également la mise en place de l’union monétaire ; union douanière ; la création du marché commun et la fédération des États pour une intégration effective. Cependant ce processus est parsemé d’embuches. La création d’une monnaie unique initialement prévue en 2024 n’a pas eu lieu. Les pays peinent à remplir les conditions exigées pour se rapprocher des critères de convergences. Le vœu de faire de l’EAC une meilleure communauté prospère et durable reste hypothétique, d’autant plus que l’unité n’est plus là et les disparités entre les pays deviennent importantes.

 

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