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Burundi : lenteurs des procédures judiciaires, l’autre crise qui mine la cohésion sociale

Au Burundi, la lenteur de la justice est régulièrement dénoncée. Pour de nombreux citoyens, elle n’est pas une simple impression, mais une réalité quotidienne aux lourdes conséquences sociales. Des salles d’audience aux cellules des prisons, en passant par les foyers, les dossiers qui s’éternisent et les décisions qui tardent nourrissent frustrations, tensions et une défiance grandissante envers des institutions pourtant chargées de garantir l’équité et l’État de droit.

Les chiffres présentés en février 2025 devant l’Assemblée nationale par l’Ombudsman burundais sont révélateurs. En 2024, cette institution a reçu 525 dossiers de réclamation, dont 365, soit plus de 69 %, visaient directement le ministère de la Justice. Les griefs portent principalement sur la lenteur dans le traitement des dossiers ou mal jugé, l’inexécution des décisions de justice ainsi que des emprisonnements qualifiés d’intempestifs.

Le président de la République, magistrat suprême, reconnaît lui-même que le pouvoir judiciaire n’a pas été pleinement indépendant. Il l’a indiqué lors d’une conférence de presse avec les professionnels des médias qui, 1er décembre 2025.

Le chef de l’État a précisé qu’une retraite réunissant les membres des trois pouvoirs de l’État s’était tenue afin d’aborder les grandes préoccupations nationales. Parmi les thématiques centrales figurait la question de la justice, largement débattue à la lumière des interrogations et des attentes exprimées par la population. Il a indiqué que les discussions consacrées à la justice s’étaient étendues sur deux jours. À l’issue de ces échanges, un constat majeur s’est dégagé : « le pouvoir judiciaire n’a jamais été indépendant au vrai sens du terme », a-t-il reconnu.

« Quand la justice nous fait attendre, le conflit grandit ! »

La lenteur judiciaire a un visage. Jean* (nom d’emprunt), agriculteur de la province de Burunga, attend depuis plus de dix ans qu’un litige foncier opposant sa famille à un voisin soit tranché. Le procès a été renvoyé à plusieurs reprises, sans explication claire.

« Chaque fois que je me rends au tribunal, on me dit de revenir le mois prochain. Entre-temps, personne ne peut cultiver la parcelle. Les voisins se rangent d’un côté et de l’autre et les disputes se multiplient. La justice devrait avoir déjà tranché ce litige. Avec l’attente, les parties au conflit se chamaillent souvent », a-t-il raconté.

Pour Jean, cette lenteur nourrit un profond sentiment d’injustice. « Quand la loi reste muette, chacun commence à envisager de se faire justice lui-même. C’est comme si l’État nous avait abandonnés. » Son témoignage illustre comment les retards judiciaires peuvent transformer un différend civil en une source de tensions communautaires.

Des lenteurs judiciaires aux conséquences humaines et sociales

Ces retards ne sont pas sans conséquences psychologiques et sociales. Marie* (nom d’emprunt), épouse d’un détenu préventif à la prison centrale de Mpimba, témoigne :
« Mon mari est en prison depuis deux ans sans jugement définitif. Nous espérions aussi qu’il bénéficierait de la grâce présidentielle, mais il est encore détenu. Les enfants ont quitté l’école faute de moyens, et dans le quartier, on nous regarde comme si nous étions coupables. »
Pour elle, l’attente est devenue comme une peine collective, touchant l’ensemble de la famille.

Une confiance institutionnelle fragilisée

Les conséquences de ces retards dépassent largement le cadre individuel. Human Rights Watch et le Rapporteur spécial des Nations unies sur le Burundi, dans leurs rapports de 2024-2025, soulignent que ces lenteurs judiciaires contribuent à maintenir un climat de peur. Ils documentent des cas de détentions arbitraires, d’exécutions extrajudiciaires et au moins quarante disparitions forcées. Ces pratiques continuent de fragiliser la paix sociale et la cohésion nationale.

Sur le plan institutionnel, des sénateurs burundais rappelaient en 2024 que les codes de procédure civile et pénale fixent des délais clairs pour le traitement des dossiers. Pourtant, ces délais restent largement inappliqués, alimentant le sentiment d’injustice et la perception d’une justice à géométrie variable.

Souvent, les discours officiels mettent en avant une volonté de réformes et d’indépendance judiciaire. Cependant, l’absence de changements structurels profonds entretient ce que certains observateurs qualifient d’illusion d’indépendance. Selon eux, tant que la lenteur des procédures persistera, la justice restera perçue comme inaccessible, voire partiale.

Les racines structurelles de la lenteur judiciaire

Selon un ancien professionnel de la justice, fin connaisseur du fonctionnement interne des tribunaux, la lenteur des procédures judiciaires s’explique par une accumulation de dysfonctionnements devenus systémiques. Le manque de ressources matérielles et logistiques, allant de l’insuffisance de moyens d’impression aux difficultés de transport, provoque des reports fréquents d’audiences. À cela s’ajoutent, selon lui, « des atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire, marquées par des pressions politiques, des collusions avec des acteurs influents et des pratiques de corruption, particulièrement visibles dans les affaires sensibles, notamment politiques et foncières ».

Sur le plan structurel, il précise que « les délais de traitement des dossiers restent excessivement longs, y compris en appel, avec des détentions préventives pouvant durer plusieurs années. Certains textes de loi, en facilitant des recours peu fondés, contribuent à l’allongement des procédures. Enfin, les juridictions font face à un afflux massif d’affaires, souvent mineures, alimentées par des conflits fonciers et des différends personnels, ce qui accentue l’engorgement et ralentit davantage le fonctionnement de la justice ».

Au Burundi, la lenteur judiciaire n’est donc pas un simple dysfonctionnement administratif. Elle touche au cœur du contrat social, alimente les tensions et érode la confiance envers l’État. Restaurer cette confiance passe inévitablement par une justice plus rapide, plus transparente et réellement indépendante. Faute de quoi, l’attente continuera d’être vécue comme une injustice, et la justice, comme une promesse inachevée.

* : les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.

 

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