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Loin du Burundi, Ishaka fait rayonner la culture burundaise au Canada

Dixième spectacle d’Ishaka au Centre national des Arts, hommage de la députée burundo-canadienne Arielle Kayabaga à la Chambre des communes, conférence sur les valeurs traditionnelles à l’Université du Québec en Outaouais (…), en octobre, la diaspora burundaise  a mis à l’honneur sa culture à Ottawa et à Gatineau. Une même question traverse les trois moments clé de ces manifestations culturelles : que transmet-on à ceux qui résident ou sont nés loin du pays ?

Nous sommes en octobre 2026. À la Chambre des communes, les travaux reprennent. Parmi les voix qui s’y font entendre, celle d’Arielle Kayabaga, députée canadienne d’origine burundaise. Dans son allocution, deux éléments reviennent avec force : la dixième performance de ses concitoyens du club culturel Ishaka et le lieu qui les a accueillis, le Centre national des Arts. Comme pour faire écho à la flamme qui brûle en permanence dans la cour des édifices du Parlement, symbole de l’unité des Canadiens, la députée ne cache pas sa fierté, devant ses collègues qui se lèvent pour l’acclamer. Le spectacle de l’année est terminé, mais il reste gravé dans la mémoire collective. Pour comprendre d’où vient cette fierté, il faut revenir au 10 octobre.

Des milliers de Burundais ont communié ensemble

Le mot « festival » conviendrait presque pour désigner les deux événements vécus ce mois-là par la communauté canado-burundaise et ses amis. Dixième édition, a rappelé l’élue Kayabaga. On devine ce que le « phénomène » du 10 octobre a coûté en énergie. Fin septembre, dans la capitale canadienne, beaucoup de Burundais n’avaient qu’un mot à la bouche : « Très occupé·e·s ! » Ils s’affairaient comme des fourmis chargées d’une lourde responsabilité. Leur souci : comment réussir ensemble à « universaliser l’héritage culturel burundais » dans la maison de l’« institution de rêves artistiques canadiens ». Les jours précédents, en début de soirée, les routes autour du Centre national des Arts étaient presque envahies par des Burundais qui rentraient des préparatifs. Une phrase prononcée à Gatineau quelques jours plus tôt résumait déjà cet état d’esprit : « Voilà un des succès dont nous, Burundais d’origine, devons être fiers. » Son auteur, Eugène Nindorera, l’avait lancée le 1er octobre, lors d’une conférence à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). C’est là que le récit se poursuit, neuf jours avant le grand soir.

Gatineau : l’héritage traditionnel burundais à l’honneur

Le soir du 1er octobre, pour la première fois, une institution académique canadienne ouvrait un amphithéâtre à la diaspora burundaise. Chercheurs, écrivains, étudiants et familles s’y étaient retrouvés pour discuter de l’héritage et des valeurs traditionnelles burundaises. Dehors, c’était la fin de l’été canadien : un temps maussade, une pluie fine, annoncée mais imprévisible. L’occasion n’était pas prématurée. Un parent a raconté : « Dans les années 1990, un jeune qui s’isolait de tout ce qui sonnait burundais a malheureusement perdu un parent au pays. Cloîtré, il lui a été très difficile de venir vers nous pour qu’on l’aide à faire le deuil et le rituel appropriés. »

Le débat touchait ainsi au défi central de toutes les diasporas du monde : comment préserver l’identité traditionnelle loin du pays, face à la modernité et à la mondialisation ? Pour certains, l’adaptation ressemble à l’automne. Elle est douce, les enfants réussissent, s’intègrent dans la vie étudiante et professionnelle, et les passants disent : « Ça doit être un·e Burundais·e. » Pour d’autres, la navigation interculturelle ressemble à un hiver impitoyable : un échec familial ou personnel, voire un traumatisme irréversible, à ne souhaiter à personne. La formule que la députée Kayabaga répétait à Ottawa trouvait ici son écho : « Quand on sait d’où l’on vient, on sait où on va. » Une sorte de vaccin universel, que chacun cherche à s’administrer.

Ce que disaient la salle et la tribune

Parmi les rares jeunes présents, un homme d’une vingtaine d’années est intervenu : « J’aime et je viens encore d’apprendre la valeur du respect. » Une jeune agente de bancaire a confié que la solidarité, « ugufashanya », est la valeur qui la touche le plus chez les siens. Tous deux sont nés et ont grandi au Canada, et accompagnaient leurs parents à cette manifestation culturelle. Sur l’éducation, les participants s’accordaient sur un point : l’Ubuntu que les Burundais veulent défendre passe par une écoute attentive, accompagnée d’explications pour ceux qui vivent à l’étranger. Flora, co-organisatrice, parent et professionnelle de la santé, a rappelé que les enfants ont pour premiers modèles leurs parents. Le Dr Yves Ndayikunda, expert en communication, a invité les parents à faire preuve de rigueur : « Si l’enfant fait une gaffe, un simple regard réprobateur est déjà un pas. Le jeune te demande : mais pourquoi me regardes-tu comme ça ? »

Odette, ancienne secrétaire de l’institution des Bashingantahe au Burundi, a pour sa part rappelé que l’éducation des enfants incombe principalement aux mères, depuis la nuit des temps : « Quand l’enfant devient délinquant, la société a tendance à le reprocher d’abord à la mère. » Geneviève, mère et ancienne cadre de banque au Burundi, aurait souhaité un débat plus long sur ce que l’on appelle la modernité en matière d’éducation et d’identité culturelle. Le temps ne l’a malheureusement pas permis.

Un film, des proverbes et des questions qui dérangent

La soirée a aussi été l’occasion de la première projection du documentaire Valeurs et anti-valeurs rundi, du réalisateur burundo-britannique Audace Machado, organisateur de la conférence. Le film s’appuie sur les travaux de l’anthropologue Adrien Ntabona, qui analyse et explique les principales valeurs burundaises. Il présente notamment les grandes lignes de l’Ubushingantahe, valeur distinctive du Burundi. L’écrivaine Marie-Louise Sibazuri y associe « l’honnêteté, la justice, la vérité, la dignité, la fiabilité, la confiance », tandis que Barbara Ndimurukundo-Kururu, professeure retraitée, y voit l’équivalent de la noblesse au XVIIe siècle.

Si la société compte sur la personne investie de ces responsabilités, la prudence voudrait qu’on « admire plutôt les valeurs démontrées par l’investi·e que le titre ou l’institution en soi », a suggéré Eugène Nindorera, l’ancien ministre des Droits de l’homme. Sur une autre note, Oswald, co-organisateur, a cité une formule apprise de Ntabona il y a quelque temps : « Hari abo ikibanza c’umutima casubiriwe n’umutsima », c’est-à-dire, en substance, qu’il y a des gens chez qui les biens matériels ont remplacé les valeurs humaines. Il a ajouté : « Égoïsme, corruption, animosité, mensonge et autres comportements du même genre ne définissent pas le Murundi. » N’est-il pas simpliste d’attribuer ces anti-valeurs à l’étranger ou à la colonisation, se sont demandé les participants.

Umutima, l’âme du Murundi, survivra-t-elle là-bas ?

Le Dr Niragira a plaidé pour un regard lucide et approfondi sur les défis, y compris ceux de la modernité. Toutes les civilisations connaissent en effet des conflits qui transforment les comportements et les conditions socioéconomiques, et donc les manières de vivre. Un parent a d’ailleurs indiqué que son jeune fils mène ses propres recherches sur l’histoire du Burundi. Bitsinda, professionnel des médias, a proposé de s’inspirer des Grecs en créant des centres communautaires « humbles », où l’on enseignerait, selon des programmes, les fondements des valeurs, comme l’art du discours culturel.

Des mots et des actes : notre langue importe

Les migrants, expatriés ou réfugiés, quelle que soit la distance parcourue, cherchent et espèrent un meilleur avenir. Mais préserver son identité burundaise compte tout autant. Au Canada comme ailleurs, les enfants qui ont encore leurs parents ont plus de chances de ne pas perdre leur identité. La liberté des jeunes, tant prisée en Occident, ne se construit pas dans le vide. C’est pourquoi il est essentiel que les jeunes d’Ishaka dansent et chantent en kirundi, même approximatif, devant des milliers de spectateurs.

À ce sujet, Olivier s’est interrogé : « Pourquoi des enfants de Chinois ou de Somaliens, par exemple, parlent-ils la langue de leurs origines, alors que les nôtres y parviennent à peine ? » Eugène Nindorera, retraité des Nations Unies, a avoué avoir lui-même hésité quand Machado l’a appelé : « Je ne parle même pas le kirundi correctement, pourquoi moi pour un sujet si important ? » D’où l’intérêt d’un débat sur la question. Comment faire pour que notre langue ne soit pas qu’un vague souvenir ?

 

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