À Giheta, un arrêt de bus porte son nom. Pourtant, Antoine Manirampa demeure largement méconnu du grand public. Formé à l’École céramique de Giheta, cet artiste né en 1940 a élevé la sculpture burundaise au rang d’art national. Ses œuvres ornent palais, églises et musées, au Burundi comme à l’étranger. Artisan méticuleux, formateur passionné et homme de foi, il a consacré sa vie à créer, transmettre et faire vivre sa famille de son art, laissant derrière lui un héritage qui perdure bien au-delà de son atelier.
À Giheta, en province de Gitega, les bus marquent encore aujourd’hui un arrêt à un endroit devenu légendaire : « Ku gishusho », que les habitués appellent simplement « Kwa Manirampa ». Derrière ce toponyme familier se cache l’héritage d’un homme qui a transformé un savoir-faire artisanal en patrimoine national, sans jamais rechercher la lumière des projecteurs. Antoine Manirampa, décédé en 2008, demeure une figure méconnue du grand public burundais, alors même que ses œuvres ornent les lieux les plus emblématiques du pays.
Un parcours façonné par la passion
Né le 7 septembre 1940 à Mubimbi, en province de Bujumbura, Antoine Manirampa découvre très tôt sa vocation. Après ses études primaires, il intègre en 1953 l’École céramique de Giheta, établissement fondé par des missionnaires où se forge son destin d’artiste. Pendant douze ans, il y apprend successivement la céramique, le modelage, puis la sculpture sur bois et sur ivoire. Cette formation rigoureuse lui permet d’acquérir une maîtrise technique rare, qui fera plus tard sa renommée.
Sa veuve, Joselyne Uwamariya, se souvient d’un homme habité par son art dès l’adolescence. « On disait déjà qu’il était un artiste dès son jeune âge », confie-t-elle. Mais c’est après leur mariage qu’elle mesure pleinement l’ampleur de son talent. Antoine Manirampa sculpte sans relâche, forme des apprentis, multiplie les créations et répond à des commandes venues de tout le pays. Son atelier de Giheta devient rapidement un centre de formation où se transmet un savoir-faire ancestral, revisité par le génie créateur de son fondateur.
« Il est parti trop tôt, sans avoir réalisé son plus grand rêve. Pourtant, juste à côté de cette habitation se dressent les salles de classe qu’il avait construites pour en faire une école de sculpture », se souvient avec émotion sa veuve.
L’artiste au service de la nation
Après ses études, Antoine Manirampa emprunte plusieurs voies professionnelles qui témoignent de sa polyvalence. Tour à tour professeur puis Directeur adjoint à l’École céramique de Giheta, sculpteur-décorateur à l’Office national du tourisme, il finit par se consacrer entièrement à son art dans son propre atelier. Cette indépendance lui permet de développer un style personnel, empreint d’un naturalisme épuré que certains critiques comparent à celui des grands maîtres de la sculpture classique européenne.
Ses œuvres jalonnent l’histoire contemporaine du Burundi. Au palais présidentiel de Gitega, ses sculptures témoignent de la dignité du pouvoir. Au Musée vivant de Bujumbura, ses statues grandeur nature d’un notable et d’un danseur capturent l’essence de la culture traditionnelle. Dans la nef centrale de l’église paroissiale de Minago, son bas-relief « Si Jésus était Murundi » interroge avec audace l’inculturation de la foi chrétienne. Au Palais de la Nation à Bujumbura, son haut-relief accueille visiteurs et dignitaires. Et devant la clinique du même nom, le buste du prince Louis Rwagasore rappelle le sacrifice du héros national.
Chaque œuvre porte la signature d’un artiste méticuleux. Joselyne raconte comment son mari achetait le bois en grande quantité, le faisait découper avec précision, puis travaillait longuement pour en extraire la forme exacte qu’il portait en lui. Pour les sculptures religieuses, Manirampa observait un rituel particulier : neuf jours de prière avant de commencer, une neuvaine qui lui permettait de trouver l’inspiration juste et de se préparer spirituellement à son travail de création.
Rayonnement international et reconnaissance
La renommée d’Antoine Manirampa dépasse rapidement les frontières nationales. Il participe à de nombreuses expositions en Afrique, en Europe et en Amérique. Les foires internationales de Bujumbura, le Festival international de la jeunesse au Québec en 1974, les manifestations organisées au Burundi et à l’île Maurice sous le patronage de l’Agence de coopération culturelle et technique, autant d’occasions où son talent est salué par la critique internationale.
Les distinctions s’accumulent : premier prix à la Foire internationale des Grands Lacs à Bujumbura en 1976, premier prix de sculpture à l’exposition d’art et d’artisanat de décembre 1983, deuxième et troisième prix lors d’expositions internationales organisées sous l’égide de l’ACCT. Ces récompenses consacrent un artiste infatigable dont la clientèle s’étend du Burundi à la Belgique, du Canada à l’Allemagne et à la France.
Pourtant, cette reconnaissance internationale ne détourne jamais Manirampa de sa mission première de former la relève et faire vivre sa famille de son art. Joselyne insiste sur ce point. La sculpture constituait leur unique source de revenus, tandis qu’elle cultivait les champs pour nourrir le foyer. Pas de plan B, pas d’activité annexe. Juste la foi absolue en son métier et le travail acharné d’un homme qui portait toujours sur lui un stylo et du papier pour croquer ce qui traversait son esprit.
Un héritage qui perdure
De ses deux mariages, un seul enfant a hérité du don paternel, Fridolin Manirampa, aujourd’hui âgé de plus de vingt ans. Le jeune homme raconte que son père répétait souvent ce proverbe kirundi : « Impfizi y’intama itendera nka sé. » En observant Antoine travailler, Fridolin absorbait chaque geste, chaque technique. Aujourd’hui, il perpétue l’œuvre familiale avec la même minutie et le même sens de l’observation que son père.
Dans la communauté de Giheta, le nom de Manirampa résonne comme celui d’un bâtisseur. L’arrêt de bus « Kwa Manirampa » n’est pas qu’un simple repère géographique. C’est un monument vivant à la mémoire d’un homme qui a su élever l’artisanat local au rang d’art national. Les sculpteurs formés par Antoine continuent d’exercer, transmettant à leur tour les techniques apprises dans son atelier.
Pourtant, le paradoxe demeure. Comment un artiste dont les œuvres ornent les palais et les lieux de mémoire peut-il rester si méconnu du grand public ? Peut-être parce qu’Antoine Manirampa appartenait à cette génération d’artisans-artistes pour qui l’œuvre comptait plus que la signature, le geste créateur plus que la gloire personnelle. Dans son atelier de Giheta, cet homme calme et réfléchi a écrit une page essentielle de l’histoire culturelle burundaise, armé seulement de ses mains, de son talent et d’une foi inébranlable en la beauté.
