À la maison, à l’école et sur les réseaux sociaux, les jeunes Burundais n’entendent pas toujours la même histoire. Comment trouver ses repères quand les versions historiques se contredisent ? Loin d’être la solution miracle, l’école peut toutefois leur donner des outils pour comprendre les violences du passé sans en hériter les haines. Encore faut-il accorder à l’enseignement de l’histoire la place et la liberté dont il a besoin. Au tour de la question.
Un enfant n’arrive jamais en classe sans rien savoir du passé. Il a entendu des conversations familiales, participé à des commémorations ou regardé des vidéos sur un téléphone. Ces récits lui donnent des repères. Ils peuvent aussi lui transmettre des blessures et des certitudes qu’il n’a pas encore les moyens de questionner.
Au Burundi, cette transmission est particulièrement sensible. Les violences ont laissé des mémoires différentes, parfois opposées. Les dates retenues, les personnes célébrées et les responsabilités attribuées changent selon celui qui raconte. Comment apprendre à un jeune à examiner ces récits sans lui demander de renier les souffrances de sa famille ?
Un seul son de cloche de la mémoire ?
La question se pose aussi dans l’espace politique. Des chansons, des slogans et des monuments racontent le passé du point de vue de ceux qui les produisent. Hier chez les Badasigana de l’UPRONA, aujourd’hui chez les Bagumyabanga du CNDD-FDD, la mémoire sert également à célébrer le parti et à désigner ses adversaires.
Sur certaines stèles, les formules « 1972 : twaravyunvise. 1993 : twarabibonye. 2015 : twaratahuye ! » ou « Igihugu ntigitorwa kirarwanirwa » rapprochent des événements distincts et proposent une lecture politique de l’histoire. Que retient un jeune de ces messages ? Quelles expériences mettent-ils en avant et lesquelles laissent-ils dans l’ombre ? Ces questions méritent une discussion.
Les séances de moralisation du CNDD-FDD et les réseaux sociaux participent aussi à cette circulation des récits. Lorsque ceux-ci ne rencontrent aucune contradiction, ils risquent de figer les appartenances : les victimes seraient toujours d’un côté, les coupables toujours de l’autre. On finit alors par attribuer à tout un groupe la responsabilité des actes de certains de ses membres.
Le silence ne résout pas davantage le problème. Éviter les épisodes douloureux peut donner le sentiment de préserver la paix. Mais les incompréhensions et les ressentiments continuent de se transmettre, souvent loin des espaces où ils pourraient être discutés.
Ce que l’école peut apporter
L’école devrait permettre de prendre du recul. Son rôle consiste à apprendre aux élèves à poser des questions simples : qui raconte ? Sur quelles preuves ? Dans quel contexte ? Existe-t-il d’autres sources qui confirment ou nuancent ce récit ?
C’est ici que la distinction entre mémoire et histoire devient utile. La mémoire transmet un passé vécu ou raconté, avec ses émotions, ses oublis et ses blessures. L’histoire examine ces récits, les confronte aux archives et les replace dans leur contexte. Un témoignage est une source précieuse. Il doit pouvoir être comparé à d’autres sources, comme tout document utilisé par un historien.
Cette démarche ne demande pas aux familles d’oublier. Elle permet de reconnaître leurs expériences tout en refusant de faire d’une seule mémoire toute l’histoire du pays. Elle aide aussi à distinguer les responsabilités individuelles des appartenances collectives.
Pourtant, l’histoire peine à trouver sa place dans le système éducatif burundais. La réduction de sa place dans les programmes, déjà interrogée sur Yaga, limite les occasions de mener ce travail avec les élèves. À cela s’ajoute une question plus large : quelle valeur accorder aux études lorsque les perspectives d’emploi paraissent si incertaines ?
L’enseignement du passé récent expose aussi à des difficultés particulières. Comment aborder les violences dans une classe où les élèves peuvent avoir reçu des récits familiaux opposés ? Et comment le faire sereinement lorsque le pouvoir politique cherche à imposer sa lecture du passé ? La crainte des réactions peut pousser un enseignant à contourner certains sujets ou à se censurer.
La recherche a donc un rôle essentiel. L’ouverture d’un master en histoire à l’École normale supérieure constitue une possibilité de renforcer la discipline. Mais les travaux scientifiques doivent aussi parvenir aux enseignants et au public. Le manque de financement et les difficultés de diffusion laissent davantage de place aux récits partisans ou insuffisamment vérifiés.
Comprendre le passé sans hériter de la haine
La Commission vérité et réconciliation occupe une place dans ce travail de connaissance. L’article 10, point 3, de la loi du 28 mai 2024 lui confie la mission de contribuer à l’édification d’une histoire largement partagée. Ses enquêtes et ses publications peuvent nourrir la réflexion, aux côtés des archives, des témoignages et des recherches universitaires.
Cela ne signifie pas qu’une commission de vérité écrit une histoire définitive. Le rapport de l’ONU de 2015 cité à ce sujet rappelle cette limite. Pour être enseignées, les connaissances doivent rester ouvertes à l’examen critique des chercheurs et faire l’objet d’un travail pédagogique pluraliste.
En classe, cette exigence peut prendre une forme concrète : comparer deux récits d’un même événement, examiner leur provenance, relever leurs points communs et leurs désaccords. L’élève apprend ainsi qu’une affirmation doit pouvoir être discutée et que reconnaître une souffrance ne justifie pas d’en nier une autre.
L’école ne peut, à elle seule, réparer les traumatismes ou rendre justice. Elle peut cependant donner aux jeunes les moyens de comprendre ce qui leur est transmis, de reconnaître la diversité des expériences et de résister aux discours qui entretiennent la peur de l’autre.
Cela suppose de leur faire confiance. Les jeunes peuvent questionner un récit familial, une publication ou un discours politique, à condition de disposer des outils et de l’espace nécessaires. Leur apprendre à débattre du passé, c’est leur permettre de participer à la construction de la paix et de choisir ce qu’ils veulent transmettre à leur tour.
