Derrière l’image sacrée des couvents, certaines religieuses vivent dans le silence des blessures et l’obéissance poussée à l’extrême. Pendant dix ans, Thérèse (nom d’emprunt) a servi dans une congrégation burundaise, jusqu’au jour où partir est devenu pour elle une question intérieure de survie. Entre vocation brisée, rejet familial et renaissance spirituelle, elle raconte le prix d’une liberté conquise au nom de Dieu… et d’elle-même.
« Seigneur, je ne suis pas digne. » C’est ce sentiment qui habitait Thérèse quand elle a tout plaqué pour commencer une nouvelle vie. En 2015, Thérèse embrasse ce qu’elle croit être sa passion. Elle y passera 10 longues années avant de decider de partir pour l’inconnu. Elle avait vingt ans lorsqu’elle est entrée dans un des couvents de Bujumbura. Pleine de foi, elle rêvait de servir Dieu. Sa famille était fière. Son père disait à tout le quartier: « Ma fille sert Dieu. » Les voisins la regardaient déjà comme une sainte. Les premiers mois ont été paisibles: prières à l’aube, chants du soir, fraternité… Tout semblait parfait. Mais très vite, le rêve s’est fissuré. « Dieu ne nourrit pas », répétait la Mère supérieure chaque fois qu’une sœur osait se plaindre. Le travail commençait à 4 h 30 du matin: nettoyer, cuisiner, cultiver, lessive à la main. Les repas étaient simples, parfois insuffisants. « Offrez votre douleur à Dieu », disaient les supérieures. Alors Thérèse offrait ses migraines, ses crampes, ses nuits sans sommeil. « J’ai vu des sœurs pleurer la nuit, mais on ne devait jamais parler de nos souffrances. On répondait :“Priez plus.” Comme si la prière pouvait remplacer la souffrance. » Les contacts avec les familles étaient rares, strictement surveillés. Les lettres étaient lues avant d’être remises. Peu à peu, les sœurs étaient coupées du monde. « Était-ce vraiment ce que Dieu voulait ? Qu’on perde notre humanité au nom de l’obéissance ?», s’interroge réthoriquement Thérèse.
Trahir Dieu ou se sauver soi-même ?
La décision de partir a été longue et douloureuse. Thérèse priait chaque nuit pour recevoir un signe. On lui avait appris qu’abandonner la congrégation, c’était renier Dieu. « Mais un matin d’avril, je me suis dit que si je restais, je mourrais à petit feu. J’ai pris ma Bible, une robe simple et un peu d’argent. Je suis partie avant l’aube. » Ce matin-là, elle respira librement pour la première fois depuis dix ans. Mais dehors, le monde n’a pas accueilli cette liberté à bras ouverts. Sa famille l’a rejetée. Son père a même refusé de lui parler. Elle se souvient de cette terrible phrase de son géniteur : « Tu as déshonoré notre nom. » Sa mère pleurait en silence. Dans le quartier, on murmurait : Elle n’a pas tenu. Elle a trahi Dieu. « Certains m’évitaient dans la rue, comme j’étais devenue une maladie contagieuse », raconte-t-elle.
Aujourd’hui, Thérèse travaille et s’occupe utilement. Elle vit dans une petite maisonnette qu’elle loue avec une autre jeune femme dont l’histoire ressemble étrangement à la sienne. Et surtout, elle se sent libre. « Cette liberté a un prix: la solitude. Ma mère ne m’a pas pardonné. Mon père et mes frères, eux, me tolèrent seulement », precise la jeune femme. Pourtant, elle n’a pas cessé de prier: « Je prie différemment. Sans peur, sans règles. Je parle à Dieu quand mon cœur le veut. Je crois qu’Il m’écoute, même dans le silence. »
Entre pardon et renaissance
Thérèse n’est pas la seule à avoir vécu ce dilemme. « Dans beaucoup de congrégations, dit-elle, l’obéissance est devenue une forme d’écrasement. On confond la foi et la peur. On nous apprend à servir, mais pas à comprendre. » Elle se souvient d’une sœur malade qu’on avait forcée à jeûner pour “offrir sa douleur à Dieu”. Une autre a été humiliée pour avoir ri trop fort. «On disait que la douleur purifie l’âme. Mais qui a dit que Dieu voulait de notre souffrance ?», s’étonne Thérèse.
Après son départ, Thérèse a rencontré Sœur E.N, une théologienne burundaise. « Elle m’a expliqué que beaucoup de nos pratiques viennent d’un héritage colonial. Dans nos couvents, l’autorité ressemble souvent à une domination, pas à un service. »
«Je t’aime encore, mais autrement ! »
Depuis, Thérèse témoigne quand elle le peut. Elle parle aux jeunes filles qui rêvent de devenir religieuses. « Je leur dis toujours qu’Être religieuse, s’ugusemagura amasoro. Ce n’est pas une fête, c’est un long sacrifice. Je ne veux pas les décourager, mais leur dire la vérité: la foi ne doit pas être une prison. » Le soir, après ses cours, elle reste parfois seule dans sa salle de classe. Elle regarde le ciel et murmure : « Seigneur, m’as-tu pardonnée d’avoir voulu vivre? Je t’aime encore, mais autrement ! »
Son histoire n’a pas pour objectif d’accuser, mais de comprendre. « Je n’ai pas fui Dieu, dit-elle. J’ai quitté un système qui L’avait confisqué. », confie-t-elle. Aujourd’hui, elle cherche la paix et non la perfection divine. Elle a trouvé un petit boulot et essaie de reconstuire sa vie.

Murakoze cane ndahungukiye vyishi