Au Burundi, les pénuries de carburant et d’engrais, aggravées par le manque de devises et les risques climatiques liés à El Niño, font peser une menace grandissante sur la sécurité alimentaire. Alors que les récoltes s’essoufflent, que les stocks s’amenuisent et que le prix des haricots grimpe, une question s’impose : le rationnement des intrants agricoles ne prépare-t-il pas, à terme, celui de la nourriture ?
Au Burundi, il n’est plus nécessaire de lire les rapports économiques, ces documents abscons pour la majorité des citoyens non-initiés, pour prendre le pouls de l’économie nationale. Désormais, les sciences économiques, semble-t-il, n’ont plus de secret ; tout le monde sent et sait que le pays va mal. Factuellement, il suffit de regarder les files d’attente aux stations-service, les pannes sèches, des automobilistes qui ne manquent pourtant pas de quoi se payer quelques litres de carburant, aux abords des routes, les paysans qui attendent des intrants agricoles qui ne viennent pas, et les barrages routiers érigés par désespoir et ire.
Le rationnement du carburant et celui des engrais ne sont pas deux phénomènes séparés. Ils constituent les maillons d’une même chaîne de transmission dont les effets conjugués menacent de transformer une pénurie économique en crise alimentaire sans précédent dans l’histoire récente du Burundi. En filigrane, deux autres facteurs risquent de s’adjoindre et de catalyser davantage cette crise de manière décisive : la pénurie chronique de devises et le phénomène climatique d’El Niño. Le véritable danger réside précisément là. Le pire n’est peut-être pas la pénurie actuelle, mais l’enchevêtrement et l’enchaînement qui se trament derrière les rideaux de fer.
Les intrants agricoles : la mèche de la crise alimentaire
Si le rationnement à la petite cuillère du carburant, des devises, etc., stricto sensu, fait le lit au marasme économique, celui des intrants agricoles reste suspendu, telle une épée de Damoclès, au-dessus du droit à l’alimentation, pilier incontournable du droit à la vie, abstraction faite des agrégats économiques. Le Burundi, ce pays jadis dit « de lait et de miel », aux mille et une collines verdoyantes, voit ses collines s’assécher à vue d’œil. De nos jours, il est devenu à coups d’épreuves structurelles et itératives le pays de « bitemba amabi », du « désespoir » honni et fui par ses propres fils, faute d’opportunité de survie.
L’économie burundaise dépend fortement de l’agriculture et de l’élevage. Une agriculture qui fait toujours recours aux technologies de la révolution néolithique, amorcée vers 12 000 à 5 500 avant notre ère, à l’ère de l’agriculture assistée par l’IA. Quel anachronisme ! Selon les données de la Banque mondiale, l’agriculture, bien que rudimentaire, représentait 34,3 % du PIB en 2025. Au même moment, à toutes fins utiles, il faut noter que, selon les chiffres du recensement général de la population, de l’habitat, de l’agriculture et de l’élevage de 2024, 85,7% des ménages burundais vivent de l’agriculture.
Aujourd’hui, privés d’engrais, les agriculteurs broient du noir. « Sans engrais, on ne peut plus semer et espérer en tirer quelque chose », nous confie un habitant de la commune de Rwibaga, avant d’ajouter « Ce n’est plus comme jadis où seul le fumier que nous tirions des étables suffisait (…) hélas aujourd’hui nous dépendons de ces produits chimiques. Sans eux nous ne pouvons pas cultiver ». La pénurie d’engrais a déjà affaibli les récoltes des saisons B et C successives 2026, et devrait pareillement grever la saison A 2027 qui s’annonce. Cette dépendance de la chaîne de valeur agricole aux engrais, les habitants de Matongo, excédés, l’ont mise en lumière à leur manière le 26 octobre, en bloquant la RN1.
La pénurie de devises : le verrou invisible
Derrière la pénurie de produits de première nécessité tels que le carburant et les engrais, etc., se cache un facteur commun : l’insuffisance de devises pour s’approvisionner sur le marché international, où ces produits sont disponibles en quantité suffisante. C’est un secret de polichinelle que le Burundi manque cruellement de devise. À tel point qu’il y a une omerta qui s’est institutionnalisée autour de cette question. Ainsi, on ne peut pas dire que « le pays manque de dollars par exemple », mais qu’elles sont thésaurisées par certains opérateurs. Ce qui pourrait être vrai eu égard à l’ébranlement du crédit des banques vis-à-vis de leur clientèle.
Le Burundi n’étant pas une île, et que, de plus, l’autarcie est une illusion, vaille que vaille, il est tenu de commercer avec d’autres pays. Pour ce faire, inéluctablement, il a besoin de devises. Or, selon le Fonds monétaire international, le Burundi n’avait que des réserves lui permettant de couvrir 1,6 mois d’importations en 2025, et les actifs étrangers nets étaient négatifs. Cette double contrainte, intérieure et extérieure, rend structurellement difficile, voire impossible, l’importation de carburant et d’engrais, etc., même lorsque ceux-ci sont disponibles sur le marché international.
Comble de malheur, la pénurie de devises entretient une prime juteuse sur le marché parallèle qui a atteint, 100% voire plus, suivant la formule :

Concrètement, cela signifie que chaque importation, carburant, engrais, et autres produits de premières nécessité, est grevée d’une taxe invisible qui renchérit son coût pour l’économie burundaise. La Banque mondiale note que la croissance des importations a été modérée en partie à cause du rationnement des devises plutôt que d’une modération réelle de la demande.
Autrement dit, le Burundi n’importe pas moins parce qu’il consomme moins, mais parce qu’il ne peut pas payer. La pénurie de devises est le verrou qui empêche toute solution durable aux pénuries de carburant et d’engrais et de bien d’autres produits qui manquent tant au Burundi.
El Niño : le facteur qui pourrait tout faire basculer
Comme si la situation n’était pas déjà assez grave. Un phénomène climatique, El Niño, menace de frapper au moment le plus inopportun. En bon kirundi, on dit : « Uwarushe ntaruhuka » ou encore que « Aho umworo yanikiye ntibwuma » (Un malheur ne vient jamais seul). Les Burundais ne sont pas encore sortis de l’ornière, le pire reste peut-être à venir. L’agriculture burundaise est entièrement soumise aux aléas climatiques et naturels. El Niño, qui s’est développé et devrait se renforcer au cours du dernier trimestre 2026, devrait provoquer des précipitations supérieures à la normale dans la région. L’Organisation météorologique mondiale alerte sur la forte probabilité que les précipitations saisonnières dépassent 400 mm dans certaines parties du Burundi, avec des cumuls pouvant atteindre jusqu’à 90 % au-dessus des normales.
Pour un pays comme le Burundi dont l’agriculture est déjà privée d’engrais et dont les sols sont déjà vulnérables à l’érosion, des pluies excessives ne signifient pas l’abondance de la manne céleste. Elles augurent un destin funeste d’inondations, de glissements de terrain et de pertes de récoltes, si tant est qu’on ait eu l’engrais à temps pour semer. La Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC) recommande explicitement que des actions anticipatoires soient préparées avant le phénomène Super El Niño, dont les projections indiquent un risque accru de pluies excessives au Burundi afin de limiter les pertes de moyens d’existence et les impacts attendus sur la sécurité alimentaire. Un homme averti en vaut deux. À bon entendeur …, car au bout du compte, El Niño ne sera pas une surprise ni ne créera la crise, mais il pourrait précipiter son expression la plus aiguë au moment même où les stocks sont au plus bas et où les capacités de réponse sont épuisées.
La carte de la faim se redessine
En assemblant les différents fragments théoriques et les faits que nous vivons et ressentons, les pics de température inhabituels, la pluie qui tarde à pleuvoir, l’image de la sécurité alimentaire n’augure rien de bon. Les prévisions de l’IPC indiquent que les zones de moyens d’existence des basses terres du Nord devraient passer de la phase « sous pression » à la phase « crise » pendant la période de soudure d’octobre à janvier. Une partie de la population, après deux saisons consécutives inférieures à la moyenne, a déjà épuisé l’essentiel de ses capacités de résilience.
L’évolution des prix des haricots est particulièrement révélatrice. Entre août 2025 et août 2026, le prix des haricots a augmenté d’environ 10 % en raison d’une grave insuffisance des stocks, soit environ 50 % de plus que la moyenne quinquennale. Le haricot est la principale source de protéines des ménages burundais ordinaires. La hausse de son prix signifie que les groupes les plus vulnérables sont contraints de réduire une alimentation déjà maigre.
Dans une déclaration d’août 2026, les organisations syndicales COSYBU et CSB ont placé sur le même plan la persistance de la pénurie de carburant et l’érosion du pouvoir d’achat des travailleurs, traduite sur le marché par l’envolée du coût de la vie, exprimant leur « profonde préoccupation » face à ces dynamiques économiques qui affectent négativement de manière exponentielle les conditions de vie des populations.
Quel est le pire ?
Revenons à la question initiale : si le pire n’est pas encore arrivé, à quoi devons-nous nous attendre ? Le pire tant redouté n’est ni la normalisation de la pénurie de carburant ni la persistance de celle des engrais. Mais les conséquences qui pourraient en découler, surtout avec la convergence de ces crises avec deux autres facteurs aggravants : la pénurie chronique de devises, qui compromet l’importation des moyens idoines nécessaires à la résilience et aux interventions d’urgence et l’épisode d’El Niño qui risque de récolter ce qu’il n’a pas semé, telle la parabole biblique des talents, en détruisant les récoltes que les engrais manquants avaient déjà affaiblies.
Lorsque la baisse de production de la saison A deviendra évidente, elle le sera. Le retard des pluies suffit déjà à nourrir les inquiétudes. Au début de 2027, au fur et à mesure que les stocks iront s’amenuisant et s’épuisant et que les pluies excessives auront commencé à faire des dégâts, que le génie et la bienveillance des ancêtres nous préservent de la confirmation des conjectures scientifiques de la WMO, le Burundi ne sera plus confronté au « rationnement », ce mot à consonance gestionnaire, mais à un déficit alimentaire bien réel.
Les prévisions de croissance du FMI et de la Banque mondiale pour le Burundi restent comprises entre 3,9 % en 2026 et une moyenne de 4,3% sur la période 2027-2031, ce qui paraît modéré en apparence. Mais la Banque mondiale elle-même cite parmi les défis intérieurs « les pénuries de devises et de carburant, les chocs climatiques liés à El Niño, les retards de mise en œuvre et les pressions budgétaires ». Cette quantophrénie (F. Sarr, 2016, pp.12-14) ne capte pas ceci : un chauffeur qui attend une semaine à la station-service, un agriculteur de Matongo qui bloque la route parce qu’il a payé pour 16 kilos d’engrais et n’en reçoit qu’une fraction, une mère qui découvre sur le marché que les haricots ont encore augmenté.
