Dans les collines du nord du Burundi, les bières fraîches se trouvent plus facilement que les préservatifs. Si on veut se protéger, parfois il faut consentir à faire quelques kilomètres. Une simple quête de préservatifs révèle une réalité moins légère qu’il n’y paraît. Quand le fameux « bouclier » se fait rare, l’accès à des rapports sexuels protégés devient, pour certains, une affaire de distance, d’argent et de débrouillardise…si on ne veut pas prendre des risques. Immersion.
Un voyage dans le nord du pays n’est jamais sans surprise, du moins pour les aventuriers. Dernièrement, au lieu de rentrer directement de Gitega, où j’étais en mission, j’ai préféré faire un détour par Ngozi, une ville que j’apprécie particulièrement, non seulement pour son climat doux en ces jours de canicule, mais aussi pour son accueil particulièrement chaleureux. Au détour d’une conversation, un ami a soulevé une question qui a piqué ma curiosité : où les gens trouvent-ils des préservatifs pour avoir des relations sexuelles protégées ? C’est ainsi que je me suis lancé à la recherche de préservatifs, pas pour avoir « attrapé le démon de midi », mais simplement pour savoir si ce moyen de contraception et de prévention des IST est accessible en milieu rural.
Le préservatif, une denrée rare, mais pas partout….
Je quitte la ville douillette de Ngozi pour m’arrêter à Busiga, située entre Ngozi et Kayanza. Ce n’est pas toujours facile d’aborder des sujets relatifs au sexe. Les Burundais sont pudiques. Après avoir sympathisé avec un certain K.O., âgé de 35 ans et originaire de la colline Murambi, je me jette à l’eau. « Si, par hasard, vous ne pouvez pas vous abstenir, où pouvez-vous trouver un préservatif pour vous protéger ? » Il paraît un peu surpris, mais pas du tout gêné. « Pour être franc, ce n’est pas facile. Je ne sais pas où en trouver. »
C’est connu, avec quelques bières, les langues se délient. Je pose la même question à l’un de ses amis avec qui nous nous enjaillons autour de quelques bières. Pour garantir son anonymat, nous l’appellerons K.S. Il a 30 ans et habite à Bujumbura. Il est monté rendre visite à sa famille, qui vit à Gitwa, dans la zone de Nyabihogo. « C’est facile pour moi. Puisqu’il n’y en a pas à Gitwa, je les achète à Bujumbura quand je monte chez-nous. » Pour M.O., 28 ans, originaire de la colline Mutana, dans la zone de Nkonge, c’est plus ou moins facile. Il lui suffit de se rendre au CDS situé à deux kilomètres de chez lui. Après quelques tournées, je ressens le besoin d’aller voir ailleurs pour savoir comment les jeunes se débrouillent pour accéder au fameux ‘’bouclier’’. Direction Kabuye.
Kabuye est ‘’O.K’’, sauf ses environs
À Kabuye, je ne connais pratiquement personne. Il faut donc trouver une connaissance qui puisse m’aider à m’incruster dans le milieu des jeunes sans passer pour un intrus. Je vais à Kayanza chercher un ami de longue date. On retourne à Kabuye accompagné de sa compagne. Cette fois-ci, je change de tactique et je me fais passer pour un acheteur qui souhaite s’approvisionner en prévision d’une soirée langoureuse. Au centre de Kabuye, aucun problème particulier. Dans la première pharmacie dénommé IRAPHAR, j’achète la marque ‘’Classic’’ de trois préservatifs à 1 500 Fbu. Nous poursuivons notre route et entrons dans Chez Anne, une autre pharmacie. Là, on me propose une boîte de préservatifs ‘’O.K’’, également par trois pièces, à 2 000 Fbu.
Connaissant bien le coin, mon ami me suggère d’aller plus loin, vers d’autres collines de Kabuye. Sur la colline de Nyangwe, nous rencontrons Z.I., un jeune de 21 ans. Je n’ai plus besoin de prendre de précautions particulières, puisqu’il connaît mon ami. « Je n’en ai jamais parce qu’il n’y a pas de CDS dans les environs et aucune boutique de Nyangwe n’en vend. » Pour B.D., 32 ans, de la colline de Kaserege, l’accès est possible, mais à un coût supplémentaire. Lorsqu’il en a besoin, il doit payer un motard 3 000 Fbu pour aller lui en acheter à la pharmacie.
Entre préservatifs difficiles à trouver et informations qui peinent à circuler, le risque se dessine à deux niveaux : ne pas pouvoir se protéger, ou ne pas savoir comment le faire correctement. Une étude menée auprès de 767 adolescents non scolarisés âgés de 10 à 19 ans dans le district sanitaire de Ngozi révèle que seuls 9,1 % d’entre eux savent qu’un préservatif ne peut pas être réutilisé.
En milieu rural où les bières fraîches se trouvent plus facilement que les préservatifs, se protéger n’est pas toujours une simple affaire de volonté. Il faut parfois connaître la bonne adresse, disposer de quelques milliers de Fbu ou trouver un motard prêt à parcourir les kilomètres. Parfois, le choix se résume à accepter de fournir des efforts pour se protéger… ou à jouer sa vie à pile ou face.
