Ils ne rêvent ni de Dubaï ni d’un eldorado européen. À Nyambo et Nyamurenge, dans la commune de Matongo, des jeunes Batwa aspirent à une chose simple : vivre dignement, fonder un foyer et travailler. Mais entre manque de terres, petits boulots rares et absence d’opportunités, l’avenir se construit au jour le jour. Reportage.
Au chef-lieu de la zone Busangana, dans la commune de Matongo, la vie se raconte parfois mieux autour d’un verre de vin de banane que dans un bureau. C’est là que je rencontre Désiré Irakoze, 21 ans, et Innocent Nduwimana, 25 ans. Deux jeunes hommes de Nyambo, une colline proche de la Kibira. Ils sont descendus chercher du travail. Comme souvent.
Quand la chance leur sourit, ils labourent un champ contre quelques billets. D’autres jours, ils arrosent des cultures. Mais il arrive aussi qu’ils rentrent les mains vides. À Nyambo, expliquent-ils, trouver un petit boulot n’a rien d’une garantie. On peut marcher, attendre, demander, espérer… et revenir sans rien.
Pourtant, ni Désiré ni Innocent ne donnent l’impression d’avoir renoncé. Ils plaisantent, taquinent, rient fort. Avant même que la conversation ne devienne sérieuse, ils se moquent gentiment de mon ventre, qu’ils jugent un peu trop prospère. « Uri umu boss kweli ! » Dans leur imaginaire, l’embonpoint ne renvoie pas à la malbouffe, mais plutôt à une vie qui va bien. La pauvreté, elle, se voit aussi dans les corps.
Je leur demande comment va la vie à Nyambo. Désiré, jamais à court de répartie, répond du tac au tac : « Nous, on n’a rien. C’est vous les Hutu qui êtes riches. Il faut que vous nous donniez du travail ! » Je souris. Je ne leur ai pas dit que j’étais Hutu. Et, gratteur de papier que je suis, je vois mal quel emploi je pourrais leur offrir. Mais derrière la blague, tout est dit : ces jeunes ne demandent pas la pitié. Ils cherchent une porte d’entrée vers une vie normale.
« Me marier ? Avec quel argent ? »
Puisque l’humour est devenu notre langue commune, je tente une question : « Vous avez des copines ? » Les deux éclatent de rire, comme si je venais de débarquer d’une autre planète. « Ce sont des histoires de citadins, ça », lâche Innocent.
Je relance : « Tu vas bien te marier un jour ? » Sa réponse tombe sans détour : « Me marier ? Tu rigoles ? Où veux-tu que je trouve l’argent pour me marier ? » À partir de là, les deux amis dressent, chiffres à l’appui, le mur qui se dresse devant un jeune Musangwabutaka qui veut fonder un foyer.
Il faut d’abord une maison. Je suggère la location d’une petite habitation. Ils secouent la tête. Une maisonnette coûte au minimum entre 15 000 et 20 000 FBu par mois. Une somme qui peut paraître modeste ailleurs, mais pas à Nyambo, où un jeune peut passer deux mois sans toucher un seul billet de 5 000 FBu.
Alors, ils font le calcul d’une petite maison. Les briques ? On peut s’entraider entre amis pour les fabriquer. Le maçon ? Environ 300 000 FBu. Les bois de charpente ? Près de 200 000 FBu. Les tôles ? Vingt-huit, à 40 000 FBu l’unité, soit 1 120 000 FBu. Ajoutez les clous et quelques dépenses inévitables : encore 100 000 FBu. Total : environ 1 720 000 FBu.
Ils me regardent, presque amusés par l’absurdité du chiffre. « Où veux-tu qu’un jeune de Nyambo trouve une somme pareille ? » La question n’attend pas vraiment de réponse. Elle résume l’impasse : sans revenu stable, pas de maison ; sans maison, difficile de se marier ; sans perspective, l’âge adulte reste suspendu.
Une aide qui rend autonome
Avant Nyambo, nous avions rencontré la communauté batwa de Nyamurenge, un village situé à environ deux kilomètres du chef-lieu de Busangana. Là aussi, les difficultés sont connues : terres rares ou inexistantes, accès difficile aux engrais, besoin d’animaux d’élevage, revenus précaires. Des problèmes que partagent beaucoup de familles rurales au Burundi, mais qui pèsent encore plus lourd sur une communauté historiquement marginalisée.
À Nyamurenge, les habitants ne se présentent pourtant pas comme des victimes immobiles. Ils travaillent, cherchent des solutions et veulent gagner honnêtement leur vie. Ils ne demandent pas qu’on leur donne tout. Ils demandent une aide qui leur permette, un jour, de ne plus dépendre de l’aide.
Les habitations décentes dont certains ont bénéficié ont changé quelque chose, reconnaissent-ils. Mais un toit ne nourrit pas une famille. Il ne paie pas les cahiers des enfants. Il ne soigne pas les malades. Il ne crée pas, à lui seul, un revenu.
Pour Onésphore Ntunzwenimana, habitant de Nyamurenge, les projets de développement devraient mieux partir des réalités locales et des savoir-faire de la communauté. « Si on initiait un projet d’élevage moderne, ce serait une bonne chose. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’origine, les Batwa vivaient aussi de la poterie. On devrait nous former aux techniques modernes de céramique », plaide-t-il.
Il reconnaît que l’argile n’est pas disponible sur place. Mais, selon lui, ce n’est pas un obstacle insurmontable si le projet est pensé comme une activité rentable. « Guha urufi umuntu ashonje ni sawa, ariko kumwigisha kuroba ni vyo vyiza gusumba », résume-t-il. Donner un poisson à quelqu’un qui a faim, c’est bien. Lui apprendre à pêcher, c’est mieux.
Son raisonnement mérite d’être entendu. Les assiettes, les tasses, les toilettes à siège et plusieurs autres produits en céramique sont importés, alors qu’une partie pourrait être fabriquée localement si la formation, l’équipement et l’accompagnement suivaient.
Des travailleurs sans opportunités
Le chef de la zone Busangana confirme que plusieurs communautés batwa vivent dans la zone, notamment à Nyamurenge, Nyambo, Rwatsinda et Busekera. Il décrit les jeunes Batwa comme des travailleurs courageux, mais freinés par le manque d’opportunités.
Il attire aussi l’attention sur un autre problème : avec le nouveau découpage administratif, certains projets de développement et initiatives d’appui aux personnes en situation de précarité se retrouvent désormais concentrés dans d’autres entités administratives. Busangana, selon lui, en sort défavorisée. Moins de projets, c’est moins de formations, moins d’appuis, moins de chances de transformer l’énergie des jeunes en revenus.
À Matongo, les jeunes Batwa ne demandent pas la lune. Ils veulent travailler, construire, se marier, scolariser leurs enfants, vivre avec dignité. Bref, mener la même bataille silencieuse que beaucoup de jeunes Burundais, mais avec un handicap de départ plus lourd.
Désiré et Innocent rient beaucoup. On pourrait s’y tromper. Mais leur humour n’efface pas la dureté de leur quotidien. Il la rend seulement supportable. Et tant qu’une vraie politique d’autonomisation ne viendra pas rencontrer cette volonté de s’en sortir, leur horizon restera suspendu entre petits boulots, maisons impossibles et rêves reportés.
