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Engrais introuvables, récoltes incertaines : l’agriculture burundaise à l’épreuve

Au Burundi, l’engrais se fait rare, les prix flambent et les agriculteurs ne savent plus à quel saint se vouer. La saison culturale C s’achève sans que de nombreux producteurs aient reçu leurs intrants, et la saison A 2027 pointe déjà à l’horizon. Derrière cette pénurie récurrente : un problème d’approvisionnement en matières premières, aggravé par le manque de devises ; malgré les 307 milliards de BIF injectés par l’État en 2025 pour subventionner les fertilisants. C’est la sécurité alimentaire du pays tout entier qui est en jeu.

L’agriculture est au Burundi ce qu’est le pétrole pour l’Arabie saoudite. « Sa contribution au PIB était estimée à 26,1 % en 2017 et à 25,4 % en 2023 », lit-on dans le Plan national de développement du Burundi 2018-2027 révisé et son plan d’actions prioritaires 2023-2027. Selon l’Enquête nationale agricole (2019), la population agricole représente environ 90 % de la population totale, et 85,2 % des personnes en âge de travailler exercent des activités agricoles. Ce même document relève que « malgré les efforts réalisés par le Gouvernement et ses partenaires dans ce secteur, l’offre agroalimentaire reste déficitaire ».

D’après l’Indice de la faim dans le monde de 2020 cité dans le plan déjà mentionné, la situation au Burundi est alarmante, avec plus de 50 % de la population touchée par une insécurité alimentaire chronique. Le rapport de Global hunger index de 2025 indique que la situation Burundi reste alarmante, mais il ne mentionne pas le  pourcentage à cause de l’insuffisance des données. Le slogan cher au président de la République, « Umunwa wose uronke ivyo kurya, umufuko wose uronke amafaranga » (Que chaque bouche ait de quoi manger et que chaque poche ait de l’argent) n’a visiblement pas produit l’effet escompté. Dans ce contexte, la pénurie récurrente de fertilisants reste difficile à comprendre : l’agriculture est pourtant un pilier central de l’économie burundaise.

Les agriculteurs et leurs lamentations

Nous sommes déjà en août 2026 et aucun signal n’annonce encore la distribution des engrais pour la saison culturale C, qui s’achemine vers sa fin. Certains agriculteurs estiment que les carottes sont cuites pour cette saison, mais s’inquiètent surtout pour la saison A de 2027, qui approche à grands pas. Un coup dur, alors que les récoltes de la saison B de 2026 se sont déjà avérées décevantes.

« Je n’ai pas encore reçu ma commande pour la saison A de 2026, et pourtant, la saison C vient de se terminer sans aucune nouvelle. Les intrants de la FOMI ne sont pas disponibles en quantités suffisantes et, même là où ils sont accessibles, il est extrêmement difficile de s’en procurer. Et voilà que la saison A 2027 pointe déjà le bout de son nez » ; a indiqué Séraphine Ndabumvirubusa, cultivatrice de Nyanza-Lac, à Makamba.

William Basekanicaha, de Bujumbura, témoigne avec amertume : « Nous utilisons souvent les engrais Imbura et Totahaza. En l’absence d’engrais FOMI, les cultures ont dépéri. Nous attendons désormais de voir si les récoltes de la saison C donneront un quelconque résultat. »

De l’autre côté, dans la commune de Mugere, en province de Bujumbura, des agriculteurs signalent qu’ils n’ont pas, eux non plus, été appelés pour payer les avances de la saison culturale C. « S’ils n’ont pas d’engrais à fournir, ils devraient nous le faire savoir. Pourquoi aucun agriculteur n’a-t-il encore été invité à payer les avances pour les intrants de la saison C ? Sans informations de leur part, nous n’avons aucune confiance dans la situation » ; se lamente l’un des agriculteurs interrogés.

« Sans engrais, la récolte est irrémédiablement médiocre. Faute d’une fertilisation adéquate, le maïs s’étiole et le rendement s’effondre. L’engrais devrait arriver avant qu’il ne soit trop tard ! », alarme William Basekanicaha de Kayanza. Acculés, certains producteurs se tournent vers le marché parallèle pour s’approvisionner à des tarifs prohibitifs. « Un sac initialement évalué à 150 000 Fbu s’y négocie à 200 000 Fbu. Ce surcoût en capital détruit toute perspective de rentabilité » ; ajoute William.

Des pertes certaines

Rentabiliser les investissements injectés dans les semences, les intrants et la main-d’œuvre relève du miracle. Gilde Masabarakiza, producteur et multiplicateur de semences, souligne que pour un agriculteur lambda, les recettes couvrent rarement les fonds initiaux. « L’obligation de vendre les pommes de terre immédiatement après la récolte, période de surproduction où l’offre sature le marché, fait s’effondrer les prix et engendre d’énormes pertes chez les agriculteurs » ; évoque-t-il.

Le contraste est saisissant avec le statut de multiplicateur de semences. Ce dernier peut extraire 12 à 14 tonnes de pommes de terre par hectare pour les revendre à prix d’or. Portée par la demande des entreprises semencières, cette activité permet de dégager un chiffre d’affaires potentiel de 36 millions de BIF pour une mise de départ de 20 millions. Mais ce modèle exige de vastes étendues arables s’étendant sur plusieurs hectares. Un luxe hors de portée pour le commun des paysans.

Si le recours au compost ou au fumier organique reste une alternative proposée par certains administratifs territoriaux, il se heurte à la modernisation agricole. Pour régénérer leurs champs, les exploitants adoptent massivement des semences sélectionnées. Problème : ces variétés à haut rendement dépendent structurellement des engrais minéraux de la FOMI pour boucler leur cycle. Sans eux, la fertilisation organique pure s’avère insuffisante.

Face à cette crise, les agriculteurs désespèrent de pouvoir obtenir les intrants en temps opportun. « En ma qualité de producteur et multiplicateur de semences, j’exhorte les autorités à distribuer les engrais minéraux à temps et en quantités suffisantes. Par ailleurs, l’Office national de contrôle et de certification des semences doit impérativement renforcer ses contrôles face à la prolifération de semences contrefaites sur le marché. Ce fléau menace directement nos récoltes et, par ricochet, l’économie nationale », alerte Gilde Masabarakiza.

Ferdinand Ndayizeye, chef du département Environnement, agriculture et élevage à Kayanza, nuance cependant le tableau : « Les rapports officiels de la saison A 2026 font état de bons rendements globaux. Sur un terrain d’un hectare, nos données indiquent qu’un agriculteur a pu récolter en moyenne autour de 1,5 tonne de maïs. »

Ce responsable reconnaît tout de même que les aléas climatiques et les retards de livraison des intrants ont eu un impact négatif réel sur la productivité. « Malgré tout, nous restons optimistes pour la saison C », ajoute-t-il, sans préciser la raison qui soutient son optimisme. Et de nuancer : « Le Burundi ne produit pas l’intégralité de ses engrais. Là, je parle de l’urée importée. L’idéal serait que la FOMI planifie sa production sur le territoire national. Pour l’heure, les stocks d’Imbura convergent vers les entrepôts. Pour la prochaine distribution, la priorité sera accordée aux agriculteurs munis de tickets d’achat. Les agriculteurs effectueront ensuite les paiements requis, tant les avances que les soldes, pour obtenir l’engrais et l’utiliser avant la période des pluies. »

Le nœud du problème

La direction de la FOMI, elle, ne nie pas être au courant de ce problème. Lors d’une conférence de presse tenue le 31 décembre 2025, la direction imputait les blocages à la rareté des devises et aux « procédures administratives liées à la vérification des tickets des agriculteurs ».

Selon une source interne à la société, c’est le ministère de tutelle qui déclenche l’ouverture et la clôture de la collecte des avances pour l’acquisition des engrais. Or, pour la saison culturale C, ce communiqué n’a jamais été publié ; signe, selon notre source, que le ministère était au courant qu’il n’y a pas de quoi appeler les agriculteurs.

La FOMI souffrirait-elle d’un problème de production ? Notre source l’exclut. « La société dispose même de capacités renforcées : quatre lignes de production à son siège de Bujumbura, deux supplémentaires à Rutana. Le vrai nœud du problème, c’est l’approvisionnement en matières premières, plombé par le manque de devises » ; éclaire notre source. Et de poursuivre : « La FOMI dispose des francs burundais, mais ne peut pas les convertir pour importer ce dont elle a besoin. » Résultat : pas d’urée, pas de DAP, pas de MOP et donc, pas d’engrais pour la saison C. Notre source conclut : « Tu peux avoir la capacité que tu veux, mais si tu n’as pas d’urée, de DAP, de MOP, etc., les six lignes de production restent à l’arrêt. »

Nous avons tenté de joindre le directeur général des fertilisants, sans succès. Du côté du ministère de l’Agriculture, la ministre Câlinie Mbarushimana a botté en touche : elle n’avait rien à dire sur les fertilisants, a-t-elle indiqué, tout en précisant que le ministère restait disponible pour répondre à d’autres questions, puisqu’il ne gère pas uniquement les fertilisants.

Malgré les 307 milliards de BIF injectés par l’État en 2025 pour subventionner les fertilisants, les défis d’approvisionnement continuent de plomber l’économie nationale et de fragiliser les agriculteurs. Au bout du compte, c’est la sécurité alimentaire de millions de Burundais qui est en jeu.

 

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