« Gupagasa », « kwisumamwo », « guca ingero » … autant d’expressions qui traduisent le choix difficile de nombreux jeunes Burundais en quête d’un avenir meilleur à l’étranger. Après la Serbie pour certains citadins, la Tanzanie attire aujourd’hui de nombreux jeunes ruraux. Au prix de voyages clandestins et périlleux, ils bravent les obstacles pour chercher des opportunités absentes chez eux. Nous avons suivi leur périple, jusqu’au bout (non, presque).
Le plus long voyage commence toujours par un petit pas. Le nôtre débute à Gitega, carrefour discret mais essentiel de ces jeunes. Ils viennent de Karusi, Ngozi, Muyinga ou Muramvya, tous en quête d’un départ vers la Tanzanie. Ici, on ne parle pas de migration ordinaire. On parle de stratégies, de contournements, de survie organisée.
Autrefois, ils partaient en groupes serrés dans des minibus Hiace, facilement repérables et souvent interceptés. Aujourd’hui, la prudence a transformé la méthode. Les départs se font en petits groupes discrets. Un représentant est désigné, négocie avec un transporteur, et le reste suit, sans attirer l’attention. La clandestinité n’est plus une option, mais une condition du voyage.
Nous avions déjà fait le trajet inverse, entassés dans un bus venant de Tanzanie vers Kayogoro, au milieu de ceux qui rentraient. Là-bas, l’ambiance était bruyante, presque triomphante. Ici, au départ, tout est silence. L’air est chargé de tension, de peur, d’incertitude.
Fin août 2025, je m’intègre à un groupe en partance. Peu de mots échangés. Dix, peut-être moins. Les regards parlent davantage que les voix. L’inquiétude du chemin, la peur des contrôles, le poids de l’inconnu accompagnent chaque kilomètre.
Une moto, trois passagers et des confidences
Le voyage bascule à Gitaba, dans la province de Rutana. Une station-service inespérée retarde le trajet. Le chauffeur, contraint par le carburant, nous dépose à Kurya Makamba, seuls avec une suggestion de prendre des motos pour la suite. Une chance inespérée nous sourit : nous voilà à trois, plutôt à quatre avec le conducteur, sur une seule moto. L’occasion d’un rare moment de conversation.
Mes compagnons s’appellent Ndayisaba, 21 ans, et Bukuru, 20 ans. Poussière rouge sur les vêtements, sacs serrés contre eux, ils viennent de Muramvya. Les deux vont travailler en Tanzanie, dans les champs ou avec les animaux.
– « Ça paie bien ? »
– « Oui. Jusqu’à 300 000 FBu par mois », répond Ndayisaba.
– « Et vous revenez quand ? »
– « Mu ciriza », la prochaine saison sèche.
– « Avec combien espérez-vous rentrer ? »
– « Quatre millions au moins. »
– « Et si c’est dangereux ? »
– « Na gusa rurarya », autant mourir pour quelque chose.
Ils affirment avoir quitté Muramvya à pied jusqu’à Gitega. Ensuite, ils ont payé 25 000 Fbu chacun pour rejoindre Sosumo. De là, une course à moto-taxi de 5 000 FBu nous a conduits jusqu’à la rivière Malagarazi, où une nouvelle aventure attend mes compagnons.
Ils estiment qu’ils devront peut-être encore débourser 10 000 Shillings avant d’atteindre leur destination finale. Au total, cette odyssée leur coûtera environ 50 000 FBu chacun, mais uniquement parce qu’ils ont fait Muramvya–Gitega à pied. Un prix acceptable, disent-ils, si l’Eldorado tanzanien tient ses promesses. Sauf que cela n’est pas évident.
Malagarazi, le passoir
Nous atteignons Sosumo, puis les plantations de canne à sucre. La piste disparaît, la marche continue. Et soudain, la Malagarazi apparaît, frontière liquide et silencieuse. A quelques mètres de nous, dans une guérite de fortune, un agent de police burundais. De l’autre côté de la rivière, des maisonnettes en paille. « C’est là où sont stationnés les Wanamugambo (les supplétifs de la police tanzanienne) », indique ma source. Je reviens à la charge : « Comment les gens font-ils pour traverser sans papiers ? ». « Chaque personne paie 1 000 FBu aux Wanamugambo. Mais ceux qui reviennent paient 1 000 shillings. C’est presque un accord tacite. »
Je vois de petites embarcations en bois, appelées ‘’ubu pépé’’, faire la navette entre les deux rives. J’apprends qu’il existe plusieurs points de passage : Mpambazi, Kibondo, Kwa Gilbert, i Nyebuye, Kwa Jaffar, Kigarye, Heru, Mu Kirehe, etc. Je pose timidement la question qui me brûle les lèvres : « Est-ce que je peux prendre une photo ? ». « Pas ici. Allons ailleurs, là où il n’y a pas de policiers », répond mon guide.
Nous voilà donc au point de passage de Kwa Gilbert. Il y a encore plus de ‘’ubu pépé’’. L’endroit est animé, les gens vont et viennent sans inquiétude. Peut-être des dizaines, voire une centaine de personnes y passent chaque jour, selon ma source.
Peu après, des hommes armés de machettes surgissent. Ils veulent savoir si nous avons fait traverser des enfants. Après explications, ils nous laissent repartir. La frontière, ici, est autant humaine que géographique.
Makamba, l’autre hotspot
Plus au sud, à Makamba, le voyage change encore de visage. Ici, ce ne sont plus seulement les départs, mais les allers-retours quotidiens. Des travailleurs franchissent la frontière à l’aube et reviennent le soir.
À Ruvuga, côté burundais, puis à Kayiru côté tanzanien, nous rencontrons Claude, originaire de Matana. Il a laissé sa famille pour “guhanzura”, chercher la vie. Il fabrique des briques pour 5 000 shillings par jour, parfois plus. Bien plus qu’au pays, dit-il. Son collègue maçon gagne jusqu’à 10 000 shillings.
Le travail attire, malgré les risques. Les Wanamugambo, dit-il, peuvent être brutaux avec ceux qui traversent loin des frontières ou sans accord. Mais ici, le système est connu, presque toléré. Une économie frontalière s’est installée dans l’ombre des systèmes officiels.
Les témoignages convergent : beaucoup de Burundais viennent pour travailler au noir, faute d’opportunités chez eux. Certains rentrent chaque mois. D’autres s’installent. Tous naviguent entre nécessité et précarité.
Les récits évoquent aussi des abus, des violences, des enfants exploités. Justement, les Burundais qui rentrent de Tanzanie sont parfois maltraités. Parmi eux, des enfants qui travaillent dans des conditions effroyables et subissent des sévices horribles. La branche de la Fondation Stamm de Makamba en a recueilli certains, comme nous l’apprennent nos confrères de la Radio-télévision Isanganiro.
Une réponse officielle et de l’espoir
Face à cette situation, les autorités provinciales reconnaissent les difficultés. À Burunga, nous avons contacté Parfait Mboninyibuka, gouverneur de cette province frontalière avec la Tanzanie. Il nous a annoncé une rencontre prévue avec la Tanzanie dans le cadre du programme Ujilani Mwema. Une tentative de dialogue pour encadrer, ou au moins comprendre, ce flux humain continu.
Mais sur le terrain, la frontière continue de vivre selon ses propres règles. Entre espoir et danger, entre travail et survie, entre départ et retour, une génération entière avance sur un fil tendu.
