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Burundi vers Tanzanie : sans visa, mais pas sans billet

Depuis la fermeture de la frontière entre le Burundi et le Rwanda et l’insécurité à l’Est de la RDC, la Tanzanie est devenue un passage presque incontournable pour de nombreux Burundais qui empruntent la voie terrestre. Mais à la frontière tanzanienne, les conditions de passage suscitent une inquiétude croissante. 

À cette frontière, certains passent vite. D’autres attendent. Longtemps. Les agents de police observent, traînent, semblent jauger. Ceux qui ont déjà “compris” avancent. Les autres patientent, sous pression. La carte jaune burundaise fonctionne très bien… jusqu’à la frontière tanzanienne. Là-bas, elle peut devenir subitement fausse, douteuse ou simplement pas assez convaincante. Aucune explication officielle. Aucun texte. 

10 000 shillings, le billet rédempteur

Un billet vient souvent régler les choses : celui de 10.000 shillings. Un « lubrifiant ». Pour beaucoup, ce petit passage à la frontière se transforme en un moment d’angoisse, d’humiliation et de corruption banalisée.

Un certain Akimana se souvient : « Nous avons dû donner 10 000 shillings chacun pour passer parce que nos cartes jaunes étaient jugées fausses. »  Nibigira, une autre voyageuse témoigne : « Ils m’ont brutalement demandée de mettre 10 000 shillings dans mon passeport. » Le geste est devenu banal : on ouvre, on glisse, on ferme. Le tampon suit.

Butoyi, employée d’une ONG, raconte : « Ils nous scrutaient du regard. Ils ont verbalement malmené quelques-uns devant nous. Quand c’était mon tour, j’ai glissé ma carte de service dans le passeport. Peut-être que cela les a un peu intrigués. Ils m’ont laissé passer. »

La carte jaune burundaise est donc valide partout… sauf parfois à la frontière tanzanienne, où elle peut soudain devenir suspecte, non conforme ou simplement pas assez jaune… je rigole. Aucune explication écrite. Aucun texte officiel. Mais une solution immédiate, disponible sur place. Juste une injonction.

Carte jaune « originale », vaccin fictif

Albert (nom d’emprunt), habitué de la route burundo-tanzanienne, va plus loin dans l’explication : « Ils stressent beaucoup les Burundais avec la carte jaune juste pour leur soutirer 10 000 shillings. Mais quand tu donnes 30 000, ils te font leur carte qu’ils appellent “originale”, sans même te vacciner. Comme je vais souvent en Tanzanie, j’ai fini par la prendre pour éviter les tracasseries. » Autrement dit : pas de vaccin, mais une carte. Une carte « très originale ». Albert précise : « J’ai pourtant récemment voyagé en dehors de l’Afrique de l’Est avec ma carte jaune burundaise, sans aucun problème. » 

Parfois, il ne s’agit même pas de la carte, mais de l’arbitraire pur et simple. Il raconte un autre épisode : « Une fois, notre voiture est tombée en panne. Un policier tanzanien est venu nous demander 30 000 shillings. Faute : gari mbovu (voiture en panne). Je lui ai demandé : gari mbovu ni dhambi ? (Une voiture en panne est-elle un péché ?) »

1969 contre 2005 : le flou qui coûte cher

Un élément de compréhension mérite toutefois d’être souligné. Les cartes jaunes délivrées au Burundi sont encore basées sur le Règlement sanitaire international (RSI) de 1969, alors que celui-ci a été révisé par l’OMS en 2005. À la frontière, certains agents tanzaniens exigent désormais des cartes conformes au cadre de 2005. Cette exigence n’est ni clairement affichée ni systématiquement appliquée, laissant une large place à l’interprétation.

Luc (nom d’emprunt) en a récemment fait l’expérience. Sa carte jaune burundaise, pourtant réglementée par le RSI de 1969, a été jugée non conforme, sans explication écrite ni alternative, si ce n’est l’achat d’une nouvelle carte délivrée en Tanzanie.

Le malentendu est là ? Selon le RSI de 1969, la carte était valable 10 ans sur le plan administratif et nécessitait un rappel pour le vaccin. Depuis, l’OMS a clarifié que le vaccin contre la fièvre jaune confère une immunité à vie, et qu’aucun rappel n’est nécessaire. Le problème ne tient donc ni à l’efficacité ni à l’expiration du vaccin, mais à une confusion réglementaire. Des certificats encore valides sont refusés… en Tanzanie au motif qu’ils ne correspondent pas au format du RSI 2005. Autrement dit, le voyageur n’est pas « non vacciné » : il est simplement porteur d’un document jugé non conforme, dans un contexte de communication floue qui ouvre la voie à l’arbitraire et à des pratiques proches d’une taxation informelle plutôt que d’une mesure sanitaire.

Appel aux autorités burundaises et à l’EALA

Ces récits ne sont pas des cas isolés. Ils traduisent une inquiétude croissante chez les voyageurs burundais, d’autant plus que la Tanzanie est aujourd’hui un axe de passage stratégique, faute d’alternative régionale. Pourtant, le Burundi et la Tanzanie partagent la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui repose sur le principe de libre circulation des personnes.

Il apparaît nécessaire que le ministère burundais des Relations extérieures et de la coopération internationale, en collaboration avec le ministère de la Santé, se saisisse de cette question, notamment en ce qui concerne la reconnaissance des cartes jaunes délivrées au Burundi et le traitement réservé aux voyageurs burundais au postes-frontières tanzaniens. 

Aux députés burundais siégeant à l’EALA : cette situation, qui inquiète de plus en plus de Burundais, mérite d’être portée au niveau régional. Leur rôle au sein de l’Assemblée législative de l’Afrique de l’Est pourrait contribuer à ouvrir le débat, à interpeller les instances concernées et espérons-le, à faire évoluer les pratiques. Car au bout du compte, au-delà des 10 000 shillings, c’est la dignité du citoyen burundais qui se joue à la frontière.

 

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