Alors que le gouvernement burundais vient de durcir les sanctions contre les atteintes à l’hygiène publique, le débat s’anime dans la ville de Bujumbura. Les citadins s’interrogent : comment respecter la loi quand il n’existe presque pas de toilettes publiques ? Il est certes judicieux de hausser le ton face aux incivilités de certains citoyens, mais encore faut-il mettre en place des mesures d’accompagnement.
Lorsque l’ordonnance conjointe a été publiée, les discussions se sont enflammées dans les parkings, aux abords des routes et jusque dans les files d’attente des bus. L’amende de 5 000 Fbu, désormais infligée à toute personne surprise en train d’uriner ou de déféquer en dehors des installations prévues, fait réagir. Sans parler des 100 000 Fbu imposés à quiconque allumerait une cigarette dans un lieu public. Une collègue en reportage au centre-ville a pu capter quelques échanges. Au kiosque de la Brarudi, près du parking nord, trois hommes, deux en gilet Lumicash et un portefaix (umukarani), débattaient vivement : « Ils ont raison de vouloir assainir la ville, mais où sont les toilettes publiques ? », lance l’un d’eux. « On parle d’amendes, mais pas de solutions ! Quand on n’a pas de toilettes pour se soulager, on se débrouille », rétorque umukarani, les mains encore couvertes de poussière après une longue journée de travail. Le ton est donné : la mesure divise, entre ceux qui saluent la fermeté du gouvernement pour protéger la santé publique et ceux qui dénoncent le manque criant d’infrastructures adaptées.
Une ordonnance qui fait parler les citadins
Le débat est né de l’ordonnance ministérielle conjointe n° 540/530/630/440 du 9 octobre 2025, modifiant celle du 5 août de la même année. Ce texte, signé par les ministres des Finances, de l’Intérieur et de la Santé publique, fixe de nouvelles amendes pour toute infraction aux règles d’hygiène et de salubrité. Désormais, uriner, déféquer, jeter des papiers ou des plastiques, ou encore cracher dans les lieux publics expose à une amende de 5 000 Fbu. Ceux qui enfouissent des déchets ou déversent des eaux sales dans les rivières, caniveaux ou terrains urbains risquent jusqu’à 50 000 Fbu. Lors d’une réunion tenue le 6 octobre 2025 à Bujumbura, le Premier ministre Nestor Ntahontuye avait déjà prévenu : « Une amende sera infligée à toute personne qui pose un acte perturbant l’hygiène du milieu public. » Mais ces décisions interviennent dans un pays où l’assainissement urbain demeure préoccupant. Le manque d’eau vient aggraver une situation déjà difficile.
Des règles strictes, mais un environnement qui interroge
Sur les trottoirs du centre-ville, en contrebas de la Poste, notre reporter a demandé à un groupe de piétons où elle pouvait se soulager. Sourires narquois, haussements d’épaules : « Si tu oses te soulager à l’air libre, c’est l’amende assurée ! », lui répond l’un d’eux. Amende, oui… mais dans la ville de Bujumbura, accéder à des toilettes publiques relève presque de l’impossible. Il faut souvent consommer dans un bar ou payer pour utiliser les toilettes des galeries commerciales. Une vendeuse ambulante, installée non loin, s’invite dans la conversation : « C’est bien de punir, mais qu’on nous montre d’abord où faire nos besoins ! » Le constat est clair : la ville manque cruellement de toilettes publiques. Celles qui existent sont souvent payantes, mal entretenues ou hors d’usage, obligeant les passants à se soulager dans les coins, derrière des arbres ou sur des chantiers inachevés.
L’assainissement, un enjeu sanitaire et social urgent
Le ministère de la Santé publique tire la sonnette d’alarme depuis longtemps. Selon l’un de ses experts, Prosper Muyuku, environ 6 % des ménages burundais ne disposaient d’aucune latrine, tandis que seuls 16 % des 94 % restants possédaient des installations jugées adéquates en 2020.
Les conséquences sont graves : propagation rapide des germes fécaux, maladies diarrhéiques, risques accrus pour les enfants et insalubrité des milieux de vie. Pour que cette mesure atteigne son objectif, il faudra plus que des amendes : des infrastructures adaptées, une véritable politique de sensibilisation et surtout une volonté d’agir sur le terrain.
Un chantier urgent, alors que le choléra refait surface dans certaines régions du pays.
