Le monde célèbre la journée internationale du travail et des travailleurs. Cette journée intervient au moment où certains fonctionnaires se plaignent des conditions de travail. Derrière les difficultés de Jeanne*, enseignante, se cache la détresse de tous ceux qui exerce « le métier de la craie » au Burundi. La peine de Jeanne a emprunté la plume de notre blogueuse pour cette lettre à son boss.
Monsieur le Ministre,
Excusez mon audace d’oser m’adresser directement à votre haute autorité. Mon nom est Jeanne*. J’ai 58 ans. Je suis une enseignante à l’école fondamentale dans une des communes de la province de Muyinga. Je suis veuve et j’ai 6 enfants. J’exerce mon métier depuis plus de 30 ans. Mon salaire mensuel est légèrement supérieur à 400 mille Fbu. Mais présentement, je ne touche que 85 mille Fbu à cause des retenues sur salaire.
Il y a quelques années, mon mari et moi avons contracté un crédit bancaire pour construire notre maison familiale. Malheureusement, il est décédé, me laissant seule avec le crédit à rembourser. J’ai également connu un autre problème : mon salaire ne m’a pas été versé pendant huit mois en raison d’une mise à jour du système de rémunération. Toutes ces difficultés m’ont obligée à solliciter un autre crédit auprès des coopératives pour faire vivre ma famille.
Ma seule consolation, tous mes enfants sont actuellement scolarisés. Certains fréquentent même l’université. En revanche, j’éprouve d’énormes difficultés pour subvenir à leurs besoins, surtout avec la dévaluation qu’a connue la monnaie burundaise depuis quelque temps. À cela s’ajoutent les prix des produits de première nécessité qui ne cessent d’augmenter de prix sur le marché. La vie quotidienne est devenue très compliquée, Monsieur le Ministre.
L’étau se resserre
En septembre 2023, les premiers retraités âgés de 60 ans ont pris leur retraite. J’ai été surprise par ce fait. Que vont devenir les retraités qui avaient déjà contracté des prêts bancaires en pensant qu’ils ne partiront à la retraite qu’à 65 ans, comme le prévoyait l’ancienne loi ? Je pose la question parce que dans deux ans, moi aussi je partirai à la retraite et je n’aurai pas encore fini de rembourser le crédit. Je ne vois aucune solution pour gérer cette situation.
Je ne suis pas la seule à traverser cette mauvaise passe. La majorité des enseignants vivent dans la précarité. Depuis mars 2023, ils n’ont plus droit à l’accès aux crédits logement de la part de la Fondation pour le Logement des personnels (FLE). Plus de 18 000 enseignants affiliés à la COSESONA sont dans la désolation, car leurs doléances du 1er mai 2023 sont restées sans réponse, jusqu’à présent. Cela, alors qu’un crédit de 20 milliards de Fbu devait leur être versé chaque année.
Le crédit logement n’est pas le seul souci des enseignants. Récemment, le gouverneur de la province Ngozi a annoncé qu’un enseignant qui sera surpris en train de faire du stop pendant les heures de travail sera sanctionné. N’aurait-il pas mieux fait d’aider à trouver une solution à leur problème de déplacement ? Nous parcourons des kilomètres pour arriver au lieu de travail. Vous constatez également le problème du manque de carburant, qui impacte la vie de tous les citoyens, les enseignants y compris. Pourriez-vous nous accorder des bus de transport comme vous l’avez fait avec les fonctionnaires de votre ministère ?
Être enseignant n’est pas seulement un métier, c’est une vocation, un sacerdoce. Néanmoins, il n’en est pas moins vrai que nous, enseignants, jouons un rôle primordial dans le développement du pays. Ce n’est qu’une réclamation de la justice de nous assurer des conditions de travail acceptables ; forgerons de l’élite de demain qui nous sommes. Nous devrions pouvoir vivre dignement et c’est un honneur pour le pays de nous assurer des conditions de vie décentes.
Ma correspondance n’est pas pour faire étalage de ma misère ou pour vous indisposer, Monsieur le Ministre, en ce jour de fête. Je le fais étant convaincue que vous êtes conscient des difficultés que vivent mes collègues. On dit que bien écouter c’est presque répondre. Si la présente vous parvient, je serai amplement satisfaite. Si vous réalisez, à travers cette détresse dont je viens arbitrairement de vous imposer, la misère que vivent mes congénères, j’aurais totalement rempli ma mission. Comme l’a dit l’autre, « Assez de malheureux ici-bas vous implorent ».
Bonne fête, Monsieur le Ministre.
* : nom modifié par souci d’anonymat
