Les jeunes Burundais migrent de plus en plus vers les pays de la sous-région Est-Africaine, mais pas que. Les pays de l’Afrique australe comme la Zambie et le Mozambique, réputés pour leur économie en plein essor, attirent également de nombreux candidats burundais. Cela ne veut pas dire que cette terre des opportunités est pour autant un havre de paix pour eux.
Si « Kuja i Manamba » – aller à Manamba – désignait autrefois les longs et périlleux voyages de nos arrière-grands-parents partis chercher du travail à l’étranger, notamment pour échapper à l’impôt per capita décrété par l’autorité coloniale à l’époque, le phénomène a surface, ces dernières années. Mais, pour des raisons différentes. Et ce n’est pas une partie de plaisir.
Les jeunes n’hésitent plus à mettre le cap sur des pays comme le Mozambique qui ne partagent pas grand-chose avec le Burundi, sauf l’appartenance au même continent africain. Outre le fait que c’est un pays lusophone, ce grand Mozambique, qui a un large accès sur l’océan Indien, n’entretient pas des relations particulières avec les Burundi, même s’il avait envoyé des troupes de maintien de la paix au Burundi après la signature des accords d’Arusha. Sa particularité qui attire les rejetons de Ntare Rushatsi ? Son essor économique.
En revanche la Zambie quant à elle, partage le lac Tanganyika avec le Burundi et entretien de bonnes relations. Le président Evariste Ndayishimiye a d’ailleurs effectué une visite officielle dans ce pays, il n’y a pas très longtemps. La patrie de Kenneth Kaunda connaît aussi un dynamisme économique qui fait des émules.
Un parcours semé d’embûches
Rodrigue (nom d’emprunt), 24 ans en 2019, décide de quitter le toit familial. Le chômage lui pèse, deux ans après avoir terminé l’école secondaire. Dans sa province natale de Makamba (actuelle Burunga), nombreux sont les jeunes et adultes qui prennent régulièrement la route vers la Zambie pour tenter leur chance. Les résultats de ceux qui sont partis sont alléchants, aux yeux de ceux qui restent encore : en une année seulement, certains parviennent à acheter des parcelles, voire des maisons. Alors, pourquoi Rodrigue ne ferait-il pas partie de cette nouvelle classe moyenne de Makamba ? Il décide de se lancer dans l’aventure.
Il faut le rappeler : Rodrigue n’avait jusque-là effectué que quelques allers-retours entre Makamba et Bujumbura, sans jamais franchir les frontières du pays. Les barrières linguistiques, les différences culturelles et la peur de l’inconnu l’empêchent de dormir les nuits précédant son départ. Mais la décision est prise : il quitte sa famille et s’engage dans ce périple incertain.
Première étape, la Tanzanie avec ses mille et une épreuves. À chaque service demandé, à chaque tournant, l’odeur de la corruption flotte dans l’air. Tout se paie dans ce pays voisin. Malheur à celui dont l’accent swahili trahit l’origine étrangère : les frais supplémentaires deviennent inévitables. Rodrigue est en mauvaise posture : son swahili est approximatif, et ses ressources limitées. Incapable de payer une chambre d’hôtel, il dort dans des hangars, parfois à la belle étoile. Quatre jours voyage, quatre jours de galère. Voilà que manger, encore moins se laver, sont devenus des cadets parmi ses soucis. Mais il finit par atteindre Lusaka, la capitale zambienne.
S’adapter ou disparaître
À Lusaka, Rodrigue retrouve des connaissances et de la famille. Ce sont eux qui l’avaient encouragé à tenter l’aventure, en lui offrant même un petit appui financier. Son principal soutien est un cousin déjà bien installé, propriétaire d’un magasin de produits alimentaires. Celui-ci l’embauche et l’initie aux affaires. Rodrigue y travaille près d’un an, épargne consciencieusement et observe les stratégies pour lancer une activité rentable. Un jour, il décide de voler de ses propres ailes. Avec ses économies et un prêt de son cousin, il ouvre sa propre boutique. Rodrigue devient enfin son propre patron. Mais les défis sont loin d’être terminés.
Hors-la-loi, malgré eux
Derrière cette réussite apparente se cache une réalité plus sombre : Rodrigue et la plupart des jeunes Burundais installés en Zambie n’ont aucun document officiel leur permettant de vivre et de travailler légalement. Résultat : les services d’immigration les traquent sans relâche. Ceux qui se font attraper risquent l’expulsion. Les plus chanceux, détenteurs de papiers de réfugiés, sont simplement renvoyés dans les camps. Rodrigue et ses compagnons vivent ainsi dans une clandestinité permanente, contraints de jouer au chat et à la souris avec la police et les autorités, souvent recourant à la corruption pour échapper à des sanctions plus lourdes.
Même combat au Mozambique
La situation n’est guère différente. Arnaud*, 30 ans, tient une boutique à Maputo. Trois ans après son arrivée, le seul document officiel qu’il possède est un visa de 30 jours, celui qui lui a permis d’entrer dans le pays. Depuis, il vit en clandestinité, alternant cache-cache avec les autorités et pots-de-vin pour maintenir ses activités. Pour lui, cette instabilité est une menace constante. Être refoulé signifie tout perdre et rentrer bredouille au pays.
Mais alors, pourquoi ?
Ce n’est pas aussi simple. Comme l’explique Rodrigue, les documents demandés constituent un vrai casse-tête. « Pour faire le business dans ce pays, il y a des exigences, des documents à remplir, de l’argent à payer. On est obligé de payer tout ce qui est assurance, pension complémentaire, et cela pour soi et pour tous les employés. Un dossier complet peut te coûter très facilement jusqu’à 27.000.000 BIF par an. Ce chiffre n’est pas précis, car moi-même, je n’ai jamais été demander ces papiers » ; révèle Rodrigue.
Il fait également savoir qu’il est difficile, voire impossible pour la majorité des Burundais qui font du business avec de petits capitaux. Rodrigue explique : « La plupart de ceux qui disposent de ces documents, ils les obtiennent par voie frauduleuse ou par la corruption. Et des fois, ce sont de faux documents. »
Une question reste : si ces jeunes sont partis pour le combat pour la vie à l’autre bout de la manche, tels des soldats au front, comment construire une base arrière, auprès de laquelle ils peuvent se replier en cas de difficultés ? En effet celles-ci, il n’en manque pas.
