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Une tournée avec les fous de la blague

Autrefois, quand je lisais les aventures de Tom Sawyer, je rêvais d’une vie aussi exaltante que celle de ce petit garnement. Au fil des années, ma vie devenait de plus en plus morne. Introvertie, les bouquins m’ont ouvert à un monde plein de fantasmes et d’insolites. Mais je viens de vivre des moments exaltants en ‘’live’’. Je ne savais pas qu’il y avait des gens qui pouvaient travailler en s’amusant comme des fous. Voici l’expérience trépidante que je viens de vivre à travers ce qui s’apparente à ‘’La grande vadrouille’’ de Louis de Funès. 

Mercredi, 9h. Le ciel est beau, pas un nuage à l’horizon. Je fais mes bagages pour rejoindre un groupe de 4 blogueurs qui envisagent de sillonner le nord du pays. Je suis quelque peu gênée d’être la seule fille du groupe, mais puisque le boulot l’exige, je ferme les yeux sur ce petit détail. Un détail pas si petit que ça quand même, comme nous le montrera la suite de cette aventure. Je ne connais aucun d’eux. Par contre, eux se connaissent parfaitement, ce que je découvre tout au long du voyage.

Une bande de fous !

De vrais fous ! Je m’excuse pour ce terme, mais rien que pour leur franc-parler, ils me paraissent comme des fous tout droit sortis de l’asile psychiatrique. Même Joseph*, celui qui me semblait le plus sage du groupe provoque un fou rire dans le Jeep  quand il raconte la fois où il s’est touché (masturbé). Le reste de la bande est composé de jeunes cinglés et perturbés. Leur monde est fait de blagues salaces et de farces qui suscitent au plus haut point mon étonnement. Ils n’ont peur de rien et parlent librement de sexualité sans vergogne d’une manière crue et téméraire que mes oreilles en tremblent de stupéfaction.

Kizosi*, le naturaliste, nous apprend son code de conduite : les 3B (Boire, Baiser, Bosser). C’est lui que je croyais connaître le mieux mais je suis abasourdie, hébétée et scandalisée par ses propos tout au long du voyage. Il nous relate ses exploits de « mangeurs » des jeunes filles, mais pas que…Il nous étale aussi que son répertoire s’étend jusque dans les coins reculés de la capitale puisqu’il nous montre divers endroits où il pêche ses conquêtes. Et cela depuis ses 11 ans ! Il nous tient un discours qui ferait pâlir d’indignation les anges du ciel. Mais il tient à préciser qu’il se protégeait toujours. 

Caesar*, le plus cool avec son bonnet, sa bague et son bracelet portant les couleurs du rastafari et le symbole de la Ganja m’embarque dans son univers. Sa riche et profonde expérience fait de lui l’érudit de la bande mais je suis toute aussi étonnée par sa franchise déconcertante et son amour pour les femmes. Quoi de plus normal ?

Et il y a Pierre, le farceur et moralisateur du groupe qui tient également des propos sexuels incompatibles avec ce statut d’‘’umukizwa’’ (converti). « Aha nera wibaza ko ndi umuzungu ? », me questionne-t-il de son air enjoué (littéralement : Crois-tu que je suis un blanc sur cette partie blanche ?) Innocente que je suis, je donne un sens trop littéraire à cette phrase. Sachant que tout est blague pour cette bande de « cons« , je cherche un sens pervers de la phrase que je n’arrive pas à déceler. Je remarque à peine notre chauffeur dont le visage reste concentré sur la route mais qui éclate de rire par moments.

Na  zdorovia (santé) !

Nous passons trois jours ensemble. Kizosi et Caesar impressionnent avec des bouteilles de liqueurs et de whisky qui s’enchaînent. Na zdorovia (à ta santé) n’est plus un souhait pour eux, mais un cri de ralliement  ou un début de longues beuveries. Caesar se balade dans les rues avec une bouteille de liqueur ou de whisky. Ce qui me désarçonne encore plus, c’est sa lucidité qui reste intacte. Toujours prêt à débattre et à rebondir sur n’importe quel sujet.

Emballée par leur enthousiasme contagieux, j’ingurgite deux gouttes de liqueur pour tester son goût. Une décision que je regrette immédiatement après que cette infime gorgée ait touché ma langue. À part Pierre et moi, le reste du clan mange et boit comme si leurs vies en dépendaient. Ils s’esclaffent de rire par moments parce que je mange peu. Eux, ce sont de vrais gloutons sortir tout droit du Moyen-âge. 

Ils ne sont pas de la même ethnie (c’est ce que j’ai cru comprendre), mais aucun sujet n’est tabou. Même les plus sensibles comme la  politique, l’ethnisme, etc., y passent. Ils parlent de l’ethnie des uns et des autres d’une façon drôle et caricaturale. Je m’interdis de commenter, ayant grandi dans une famille où ce sujet est plus que tabou. Je m’interdis de rire aussi, mais pas pour longtemps car leur humour débordant rend ce sujet moins sensible.

Le temps des adieux

« Hariho ikete ntanga aho imbere » (il y a une lettre que je dois livrer) ! C’est sur le chemin de retour que nous informe Joseph par ces mots qu’il veut pisser. La voiture s’arrête, je commence à sentir aussi ma vessie se remplir mais inadmissible d’uriner en pleine nature près de cette bande de troubadours  au langage tordu. Ma vessie pleine menace d’exploser. Ravalant ma fierté, je demande au chauffeur de s’arrêter à un endroit où il y a des cabines de toilettes. Ils proposent de m’accompagner et je refuse sur-le-champ. Mais je finis par céder puisque je serai isolée dans ma cabine et par ailleurs, ils ont aussi des lettres à délivrer (envie d’uriner). Ce qui est encore plus étonnant, c’est que tout cela ne les empêche pas de faire leur travail correctement. Le travail, c’est le seul moment ils mettent un frein à leurs blagues hilarantes. 

De retour au bercail, je sors de cette aventure stupéfaite, avec une nette sensation que leur univers de travail est faite de blagues comiques, de moments de détente et de convivialité.  Moral de l’histoire : c’est possible de travailler en s’amusant, et il paraît que c’est bien pour la santé. 

 

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