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Réformes éducatives au Burundi : et si les rustines suffisaient plus ?

Une nouvelle réforme du système éducatif est annoncée par le gouvernement burundais pour 2026-2027. Sur le terrain, le constat est sans appel : plus d’une décennie après l’instauration de l’École fondamentale, la qualité de l’enseignement continue de chuter. Les réformes s’empilent, mais le mal reste entier. Et si le vrai problème n’était ni pédagogique, ni budgétaire ? Autopsie d’un système qui peine à se relever.

Le secteur éducatif obsède le gouvernement burundais, qui multiplie les réformes censées relever la qualité de l’enseignement. on veut renouer avec l’ancien système d’apprentissage pour redresser le secteur. Retour de la restauration à l’Université du Burundi, réintroduction annoncée de la 10ème année, formations pour les enseignants, nouveaux manuels pédagogiques : le programme est ambitieux sur papier.

Sur terrain, pourtant, la mauvaise qualité des prestations dans le secteur éducatif plombe la compétence des apprenants et se répercute sur l’ensemble de la vie du pays. Société civile et syndicalistes pointent du doigt une cause commune : la cherté de la vie et des salaires dérisoires qui ne permettent plus aux enseignants de boucler le mois.

Avant de décortiquer les dernières annonces, retour sur les réformes à répétition qu’a connues le pays et sur ce qu’elles ont vraiment changé dans la vie des Burundais.

Un cadre institutionnel ambitieux, des résultats mitigés

Sur le papier, le système éducatif burundais est solidement encadré. Il relève du ministère de l’Éducation nationale et de la recherche scientifique (MENRS) et s’inscrit, selon l’UNICEF, dans la droite ligne des engagements internationaux : Objectif de développement durable (ODD) 4 et Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée par le Burundi en 2005. À l’échelle nationale, il doit incarner la Vision Burundi pays émergent en 2040 et le Plan sectoriel de l’éducation (PSE) 2022-2030, censé garantir une éducation inclusive, équitable et de qualité.

Concrètement, le système comprend le préscolaire, le fondamental (1ère à 9ème année), le post-fondamental et le supérieur. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Le taux net de scolarisation des enfants de 6 à 11 ans atteint près de 85 %. Au cycle 4, il chute à 41 %.

Les résultats de l’évaluation PASEC achèvent le tableau : seulement 2 % des élèves atteignent le seuil suffisant en français en 4ème année, 28 % en lecture en 6ème année. À la fin du fondamental, les inégalités sautent aux yeux : 15 % des filles terminent le cycle, contre 21 % des garçons ; seuls 7 % des enfants des ménages les plus pauvres y arrivent, contre près de la moitié chez les plus riches.

Évaluer les réformes ? Personne ne s’en charge

Le problème de fond, c’est que les ministères successifs ont préféré gonfler les effectifs plutôt que soigner la qualité. Aucune grande réforme n’a jamais fait l’objet d’une évaluation sérieuse. Déjà en 2000, un rapport de l’ONG International Alert tirait la sonnette d’alarme : « Il n’existe pas au Burundi une instance d’évaluation systématique des programmes d’enseignement (…) Ainsi par exemple la réforme de 1973, qui était fondamentale, n’a jusque-là fait objet d’aucune évaluation globale et systématique ». Décisions improvisées, absence d’objectifs clairs : la politique éducative burundaise avance à l’aveugle depuis des décennies.

Depuis 2013, le Burundi a bouleversé son système éducatif en fusionnant primaire (6 ans) et collège (4 ans) en un cycle fondamental de 9 ans. L’ancienne 4ème année du collège a disparu à la rentrée 2016. L’objectif : allonger la scolarité obligatoire, fluidifier les passages, moderniser les curricula.

Le bilan, lui, est amer. La qualité de l’enseignement s’est effondrée, admet André Nduwimana, directeur général de l’enseignement fondamental et post-fondamental. En cause, selon lui : le faible niveau de français des apprenants, langue d’enseignement, qui plombe l’apprentissage de toutes les autres matières. L’enseignement fondamental a été mis en place dans la précipitation. Et le rapport d’évaluation de cette réforme se fait toujours attendre.

Selon l’expert Vianney Ndayishimiye, les plaintes accumulées depuis l’introduction du nouveau système révèlent une dégradation progressive de la qualité de l’enseignement, alors que l’éducation est le socle du capital humain dont le pays a besoin pour se développer.

Enseigner et apprendre dans des conditions intenables

Côté enseignants, la formation initiale accuse de sérieuses lacunes. 91,3 % sont certes qualifiés, mais 54,5 % ne sont pas satisfaits du contenu des matières enseignées, et 44,1 % jugent leur formation méthodologique insuffisante. Face à des classes surchargées, aux outils numériques ou aux besoins spécifiques de certains élèves, beaucoup se sentent démunis sans compter un niveau de français lui-même fragile. Les réseaux scolaires, qui devaient offrir une formation continue, se sont transformés en espaces de « moralisation » des enseignants les moins performants.

Les conditions matérielles achèvent le tableau. 94 % des écoles n’ont pas d’électricité, 61 % pas de point d’eau. Les bancs pupitres manquent (4 élèves par banc prévu pour 2, jusqu’à 5 en début de cycle), tout comme les manuels : 5 élèves pour un seul manuel de maths, 3 pour un manuel de langue. Résultat : le temps d’apprentissage fond. Les élèves en double vacation n’ont droit qu’à 490 heures de cours par an, contre 773 heures en moyenne dans les pays de l’OCDE. Et le taux de redoublement grimpe à 22 % dans les trois premiers cycles, nourrissant l’abandon scolaire et la surcharge des classes.

La nouvelle réforme, remède ou cache-misère ?

Le gouvernement s’apprête à lancer une nouvelle réforme dès cette année scolaire 2026-2027. Elle sera introduite progressivement dans les classes de 7e, 8e, 9e et 10e années. Au menu : réintroduction de la 10ème année (2027-2028), réouverture des internats, retour de la restauration à l’Université du Burundi, formations pour les enseignants, nouveaux manuels.

Une commission technique va plus loin : elle propose de supprimer la section Sciences sociales et humaines et d’ajouter une année aux cursus universitaires (3 à 4 ans). Le ministre François Havyarimana reconnaît, lui, que le temps d’apprentissage est insuffisant et que le système ne respecte pas pleinement les normes internationales.

Pour Antoine Manuma, représentant de la FNASEEB, la réintroduction de la 10ème ne suffira pas. Il signale notamment l’existence de jeunes enseignants qui maîtrisent mal le français et manquent des bases nécessaires pour enseigner certaines matières, comme Science et technologie. Sa priorité : motiver ces enseignants, démoralisés par des salaires dérisoires, au point que beaucoup quittent le métier pour des carrières plus rémunératrices.

« Le système éducatif burundais est aujourd’hui un désastre national », tranche l’enseignant-chercheur Libérat Ntibashirakandi. Un désastre né de décennies de mauvaise gouvernance, d’absence de vision politique et de réformes jamais réellement appliquées. Cet universitaire regrette que les mêmes constats et recommandations reviennent, sans jamais déboucher sur une mise en œuvre effective. Paradoxe : « la qualité de l’enseignement se dégrade » alors que les financements, eux, augmentent.

Pour le professeur d’université Evariste Ngayimpenda, les États généraux successifs n’ont débouché sur aucun changement structurel. L’école publique est devenue une institution que ses propres garants désertent : peu d’enfants de hauts fonctionnaires ou de professionnels y sont scolarisés. Direction l’Europe, l’Amérique ou la sous-région. « Même les garants du système éducatif n’y croient plus. » Le président Ndayishimiye lui-même a critiqué l’absence de réformes structurelles, dénonçant “des mesures superficielles motivées par les marchés de manuels scolaires.”

Le vrai chantier n’est pas pédagogique

Le système éducatif burundais est à un carrefour. Les réformes annoncées pour 2026-2027, aussi louables soient-elles sur le papier, risquent de reproduire les échecs des décennies précédentes si elles n’attaquent pas les causes profondes du mal.

Car le vrai problème n’est ni pédagogique, ni seulement budgétaire. Il est politique et systémique. Les enseignants, première pierre de tout édifice éducatif, sont abandonnés à des salaires de misère et à des conditions de travail indignes. Ils quittent le navire pour des horizons plus rémunérateurs, au Burundi comme à l’étranger, emportant avec eux l’espoir de toute une génération.

Réintroduire la 10ème année, former les enseignants, fournir des bancs pupitres : ces mesures, bien que nécessaires, ressemblent à des rustines sur un bateau qui prend l’eau de toutes parts. Tant que la question salariale ne sera pas réglée, tant que la corruption continuera de ronger les ressources publiques, tant que l’inflation érodera le pouvoir d’achat des fonctionnaires, toute réforme éducative restera lettre morte.

Les experts appellent à une solution politique, capable de restaurer la confiance entre l’État, les citoyens et les partenaires internationaux, et à des conditions favorables à la relance économique. Le gouvernement doit voir les choses dans une perspective différente : l’éducation est un investissement stratégique, pas une variable d’ajustement budgétaire. Un enseignant qui peine à nourrir sa famille ne peut transmettre le savoir avec passion. Un élève assis à même le sol ne peut apprendre dans la dignité.

Sans cette prise de conscience, les réformes se succéderont, les États généraux s’enchaîneront et les enfants continueront d’apprendre à lire avec des livres qui n’existent pas, sur des bancs qui n’existent pas non plus, encadrés par des enseignants qui n’ont plus d’espoir.

 

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