Depuis plus de cinq ans, la pénurie de carburant bouleverse le quotidien des Burundais et met à rude épreuve leur mobilité. Restrictions, interdictions et mesures administratives se sont succédé sans parvenir à résoudre le problème de fond. À travers quelques décisions emblématiques, ce chroniqueur s’interroge sur leur cohérence, leurs limites et la nécessité de privilégier des solutions pragmatiques au service des citoyens.
Cinq ans de galère et de files d’attente interminable devant les stations-service et les arrêts bus. Faire le plein à la pompe est devenu un rêve lointain pour un automobiliste burundais lambda. Ce qui étonne davantage, ce sont les mesures prises par les pouvoirs publics tout au long de cette crise récurrente. Disséquons-les pour en saisir la portée ou, du moins, leurs implications.
La dernière en date est celle du commandant de la Police de sécurité routière. Elle met en garde les automobilistes qui embarquent des passagers alors qu’ils n’ont pas l’autorisation d’exercer le transport rémunéré. À sa décharge, reconnaissons qu’un véhicule assurant un transport rémunéré doit disposer, entre autres, d’une autorisation de transport. Au passage, admettons-le aussi, les taximen faisant du Canga canga ou Wani wani doivent pousser un soupir de soulagement, eux qui étaient souvent malmenés par la police. La communication est claire : ils peuvent désormais exercer librement au centre-ville. Le seul hic est qu’ils ne sont pas assez nombreux pour remplacer les bus et les minibus de transport, qui sont de moins en moins présents au centre-ville. De nombreux citadins triment pour se déplacer à Bujumbura. Dans ces conditions, est-ce l’application tatillonne de la loi qui doit primer, ou faut-il privilégier des solutions intermédiaires, maintenant que les pouvoirs publics semblent être à court de solutions pour résoudre le problème de la mobilité urbaine, et pas seulement urbaine d’ailleurs ?
Le jour où tout a basculé
Un autre fait mérite d’être relevé. Le 3 août 2026, le gouverneur de Bujumbura a organisé une réunion avec les propriétaires de motos et de vélos possédant une dérogation leur permettant de circuler au centre-ville. Il voulait leur annoncer qu’un contrôle des autorisations qu’ils ont obtenues allait être organisé. La mesure restreignant les zones de circulation des motos et des vélos avait été prise par Gervais Ndirakobuca, alors ministre de l’Intérieur, en mars 2022. Cette mesure-massue avait suscité de l’émoi dans l’opinion, mais elle avait surtout laissé beaucoup de monde sur le carreau, notamment ceux qui exerçaient les métiers de « taxi-moto » et de « taxi-vélo ». Comment pouvait-on prendre une telle mesure au moment où la pénurie de carburant frappait de plein fouet ? On peut légitimement s’interroger sur le timing. Pour rappel, cette mesure se fondait sur le fait que ces engins étaient à l’origine d’accidents, les routes étant étroites. Ici, je m’abstiens de tout commentaire.
Igitoro Pass, la fausse bonne idée
L’introduction, en septembre 2024, d’Igitoro Pass, l’application destinée à digitaliser la distribution du carburant, était censée résoudre pas mal de problèmes. Les magouilles semaient tellement la pagaille dans les stations-service. C’était une bonne mesure en partie, mais elle ne pouvait pas résoudre tous les problèmes, le principal étant l’approvisionnement des stations-service.
Depuis quelque temps, il s’avère qu’elle devrait peut-être être améliorée. Pourquoi ? Lorsqu’une station-service a la chance d’être approvisionnée (et c’est devenu très rare ces derniers temps), c’est la ruée des automobilistes, qui roulent à tombeau ouvert vers cette station. Malheureusement, ces rodéos urbains ont donné lieu à des accidents où des véhicules se sont télescopés, tandis que des piétons, des cyclistes ou des motards ont été percutés par ces voitures lancées dans une véritable course vers l’or noir.
Améliorer Igitoro Pass ?
D’aucuns se posent la question de savoir pourquoi la Sopebu ne pense pas à faire évoluer cette fameuse application afin de résoudre ce problème. Celle-ci fonctionne sur le principe de l’alternance entre les plaques d’immatriculation se terminant par un chiffre pair ou impair. Or, avec l’aggravation de la pénurie, il s’avère que tout le monde ne peut pas être servi, même lorsque son numéro de plaque correspond au jour prévu. Pour éviter les accidents résultant de ces ruées vers l’or noir, il faudrait que l’application tienne compte de la quantité de carburant disponible, n’accorde l’accès qu’à des véhicules déterminés et, si possible, les affecte à une station-service donnée. Ainsi, plus besoin de se précipiter, puisque chacun saurait qu’en arrivant à la station qui lui est attribuée, il sera servi. C’est basique et c’est faisable.
Avant le bâton, offrez-nous la carotte…
L’autre écueil concerne l’interdiction de faire entrer du carburant. Certaines autorités, comme celles de Muyinga, ont formellement interdit l’entrée du carburant en provenance de Tanzanie. Une noria de motos chargées de bidons faisait la navette entre Kabanga et Muyinga. Si cela peut être dangereux, je le concède, cela constituait une solution de recours et permettait à des gens de vivre et de pouvoir circuler. Plus près de Bujumbura, à Gatumba, on interdit parfois aux automobilistes d’aller s’approvisionner à Uvira, en RDC. Face à tout cela, ma question est simple : que propose-t-on en retour ? Un influenceur du nom de Patrick Mbonihankuye a publié une courte vidéo devenue virale. Il y disait : « Copfuma (igitoro) kizimba muga kikaboneka. » Par un pur hasard, j’ai eu la chance d’aller m’approvisionner à Kabanga, en Tanzanie, récemment. Un litre y coûte 4 229 shillings tanzaniens (TSh). Le taux de change était de 2,4 ce jour-là. Cinquante litres d’essence coûtent donc 211 450 TSh, soit 507 480 FBu. (Rappelez-vous : chez nous, 50 litres d’essence coûtent 200 000 FBu… quand il y en a !) Une autre question se pose : comment pouvons-nous nous permettre de maintenir le prix du carburant aussi bas alors que, là où nous nous approvisionnons, les prix sont si élevés ?
La mobilité n’est pas un privilège. C’est une condition essentielle de la vie économique, sociale et familiale. À défaut de résoudre immédiatement la pénurie de carburant, les pouvoirs publics ont le devoir de rendre les déplacements des citoyens moins pénibles, et non plus compliqués. Car une crise ne se gère pas seulement par des interdictions, mais aussi par des solutions pragmatiques.
