Le Burundi possède un vaste marché jeune, dynamique et presque vierge dans plusieurs domaines où beaucoup d’investisseurs aimeraient investir. Seul hic, le doute l’emporte souvent sur l’enthousiasme. Sans procès d’intention, un jeune observateur burundais s’ayant mis dans la peau d’un investisseur étranger a décidé d’écrire au Directeur général de l’Agence de développement du Burundi (ADB) sur les raisons de ses hésitations.
Mr le Directeur Général de l’ADB,
J’aurais aimé que cette lettre soit différente. J’aurais préféré vous écrire pour vous annoncer l’ouverture d’une entreprise ou la création de nouveaux emplois. Toutes mes excuses. Je vous écris pour vous expliquer pourquoi, malgré toute la bonne volonté que j’ai pour votre pays, mon capital reste encore au-delà de vos frontières.
Rien ne me prédisposait à cette hésitation. J’ai visité votre plus beau pays, le Burundi. J’ai étudié vos filières. J’ai vu un marché jeune et une population qui ne demande qu’à travailler. Chaque fois que je suis sur le point de signer un investissement, un doute s’invite à la table. Une statistique, une décision administrative ou un événement m’oblige à refermer mon dossier. Ce n’est jamais un seul élément qui me fait hésiter. C’est leur accumulation. Par cette petite missive, je voudrais partager avec vous ces raisons, parce que je reste convaincu qu’elles peuvent être corrigées.
Avant d’investir, un investisseur ne regarde pas seulement les opportunités. Il observe surtout la manière dont un pays protège ceux qui prennent des risques. À cet exercice, le Burundi envoie aujourd’hui des signaux préoccupants. Dans l’Indice de la liberté économique 2026, le pays obtient 40,2 %, se classant 170e sur 176 pays et 44e sur 47 en Afrique subsaharienne, dans la catégorie des économies répressives. Ce qui attire mon attention n’est pas ce classement, mais son évolution. Il était de 53,9 % en 2016, puis de 49,9 % en 2020, avant de tomber à 40,2 % aujourd’hui. Les investisseurs supportent les mauvais résultats lorsqu’ils aperçoivent une amélioration à l’horizon. Ils s’inquiètent, par ailleurs, lorsque la pente descend année après année, comme c’est le cas pour le Burundi.
Quand les marchés brûlent, c’est la confiance qui part en fumée
Les statistiques ne suffisent jamais. Elles peuvent être erronées ou biaisées, parfois. Mais il y a aussi ce que je vois sur le terrain. Depuis des années, je regarde défiler, presque avec la régularité des saisons, les incendies qui consument les marchés burundais. Avec l’année 2026, par exemple, en janvier, c’était la zone commerciale près du marché chez Sion. En mai, le marché de Kinama. En juin, celui des planches à Jabe. En juillet, le marché central de Ngozi.
Avec ces incendies, la grande majorité des commerçants ne sont pas assurés. Aucune enquête judiciaire approfondie n’aboutit. Aucun fonds national d’indemnisation n’existe encore. Pour celui qui regarde ces scènes depuis l’étranger, ce ne sont pas seulement des incendies. Ce sont des signaux d’un pays où le risque d’incendie, de perte totale et d’absence de recours est structurel plutôt qu’accidentel.
L’impôt n’effraie pas l’investisseur. L’imprévisibilité, si.
Le budget Général de l’Etat 2026-2027 prévoit une série de mesures d’exonération fiscale et douanière mais porte aussi les recettes fiscales projetées en hausse de 46 %. De nouvelles redevances administratives apparaissent, et l’assiette fiscale s’élargit à marche forcée. Je comprends la nécessité de mobiliser des ressources intérieures face au recul des financements extérieurs. Mais lorsque la pression fiscale augmente plus vite que la rentabilité des entreprises, l’investisseur fait un calcul simple et regarde ailleurs, vers des pays voisins où la charge fiscale progresse moins vite que ses marges.
Même lorsque la fiscalité est connue, la pénurie chronique de devises et la dualité du taux de change sont des défis de taille. Pour un investisseur étranger, cette distorsion n’est pas une abstraction technique. Elle conditionne sa capacité à importer des intrants et à rapatrier ses bénéfices en devises fortes. Comment établir un plan d’affaires crédible lorsque le prix de la devise dépend moins des règles du marché que de sa disponibilité ? Comment convaincre une banque internationale de financer un projet si la convertibilité de la monnaie demeure incertaine ?
Un autre épisode résume, à lui seul, ce défi de l’imprévisibilité administrative. L’histoire des 40 conteneurs de marchandises de l’homme d’affaires Nahum Barankiriza laisse une impression troublante. Ces marchandises sont restées au cœur d’un contentieux avec l’Office burundais des recettes pendant près de sept ans. Sept années. Puis, elles ont été détruites. Même le président de la République a été choqué en apprenant la nouvelle. Comment un différend administratif peut-il durer aussi longtemps sans solution ? Comment un actif privé parfaitement légal peut-il être anéanti sur une décision administrative dont personne, en définitive, ne revendique la responsabilité, sans qu’aucun mécanisme de recours rapide n’existe pour l’entrepreneur lésé ?
Quand la règle change d’une commune à l’autre
Il existe encore un risque qui m’inquiète davantage que les impôts ou les devises. C’est celui de l’imprévisibilité administrative. Dans plusieurs communes, des administrateurs locaux fixent eux-mêmes les prix de produits qu’ils ne fabriquent pas. Or, dans une économie de marché, le prix résulte de la rencontre entre l’offre et la demande. Lorsqu’il devient une décision administrative, l’investisseur cesse de pouvoir anticiper ses marges, ses coûts et, finalement, la viabilité même de son activité.
Et souvent, un gouverneur ou un administrateur peut se lever un beau matin, et après une prise de position publique de hautes autorités, décider de stopper net la commercialisation et la consommation d’un produit légal et homologuées par le Bureau burundais de normalisation et de contrôle de la qualité (BBN) et régulièrement taxées par l’Office burundais des recettes (OBR), sans que le commerçant ou l’entreprise ne soient avertis ou avant même qu’un texte national n’en fixe clairement les règles. Pour un investisseur, cela n’est pas un bon signe. Si un produit légal aujourd’hui peut être interdit demain sans calendrier, sans transition et sans dialogue, alors, le risque réglementaire cesse d’être une hypothèse. Il devient un coût permanent. Et lorsqu’un entrepreneur commence à intégrer ce coût dans ses calculs, il finit souvent par investir ailleurs.
Mr le Directeur général,
Vous le savez plus que moi. Les capitaux voyagent plus vite que les marchandises. Ils franchissent les frontières en quelques secondes. Ils comparent les pays. Ils lisent les lois. Ils observent les tribunaux. Ils écoutent les entrepreneurs déjà installés. Et ils prennent leurs décisions en silence. Si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas pour dresser un réquisitoire contre le Burundi. C’est dans l’espoir qu’elles deviennent pour l’ADB une feuille de route.
