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Burundi : la danse, terreau des discriminations de genre ?

Ce 27 décembre, la finale de la compétition YaNgabire a mis la danse à l’honneur. Mais qu’est-ce que révèle la danse sous le prisme du genre ? Si un garçon qui danse est souvent apprécié dans la communauté, perçu comme un talent, une fille qui danse se retrouve sous le feu des jugements. Son corps devient sujet de débat, sa moralité scrutée. Entre traditions patriarcales et influences urbaines, la danse féminine au Burundi interroge la liberté et les discriminations persistantes. Qu’est-ce qui dérange vraiment quand une femme ose danser librement ? Une blogueuse s’est intéressée à cette question.

Je sais. Parmi toutes les questions possibles, le niveau des danseurs, la diversité des styles, la richesse des chorégraphies, ou encore l’avenir de la danse burundaise, c’est celle-ci que je choisis de poser. Oui, c’est peut-être audacieux, mais il fallait le dire. Et soyons honnêtes : même avant de chercher la réponse, nous la connaissons déjà. Elle se cache dans les regards, dans les jugements silencieux, dans les attentes sociales qui pèsent différemment selon que le corps qui bouge est masculin ou féminin.

Un garçon danse, une fille est jugée

Un garçon qui danse ? On dira qu’il est talentueux. Prometteur. Qu’il a « quelque chose ». Certains fronceront les sourcils, bien sûr, mais l’admiration n’est jamais loin. Une fille qui danse ? Là, le regard change. Son corps devient sujet de débat. Sa moralité, une affaire publique. Peut-être est-ce pour cela qu’elles sont moins nombreuses à oser faire de la danse une voie assumée.

Danser, malgré tout

Jociah Kierra Nishimwe, du groupe Abadasigana et grande gagnante de la compétition YaNgabire édition 2025, rappelle combien la pratique de la danse reste un chemin semé d’embûches pour les filles et les femmes : « Nous faisons face à de nombreux obstacles quand nous voulons vivre notre passion en tant que filles. La communauté nous colle des étiquettes peu flatteuses : celles qui ne se respectent pas, de ‘’petite vertu’’. Parfois, ces jugements injustes viennent de nos propres familles, ce qui fait encore plus mal. Certains garçons se permettent des comportements qu’ils n’oseraient pas avec d’autres filles. Tout cela est décourageant », déplore-t-elle.

Elle se souvient également du calvaire qu’elle a vécu à l’école à cause de sa passion pour la danse : « Dans l’école où j’allais, les enseignants se sont ligués contre moi dès qu’ils ont su que je faisais de la danse. Lorsqu’il m’arrivait de commettre une erreur, ils la reliaient à ma passion et me ridiculisaient devant les autres élèves. Cela me faisait énormément mal, mais j’ai continué à danser malgré tout. »

Milka Sergine est membre de l’association culturelle Umuco. Elle danse depuis onze ans. À 23 ans, cela veut dire qu’elle a commencé très tôt : « Je ne sais pas si c’est parce que je fais de la danse traditionnelle, mais je ne suis pas trop jugée », explique-t-elle. Elle ajoute quand même : « Il y a toujours quelqu’un dans la famille ou l’entourage pour dire que je devrais arrêter. Parce qu’une fille qui danse n’est jamais vraiment prise au sérieux. »

Pour Gretta Chançarde Dushime, du groupe Buja Up Academy, la danse a toujours fait partie de sa vie. Mais ce n’est que depuis cinq ans, après ses études secondaires, qu’elle l’a embrassée pleinement, professionnellement. « Au début, c’est dur. Il y a les commentaires, les regards des tantes, des oncles, des cousins, des voisins… » Ces regards qui pèsent parfois plus lourd que les projecteurs. « À un moment, j’ai décidé d’avancer. » Puis elle lâche : « De la même façon qu’il y a des filles comptables, secrétaires ou assistantes, on peut choisir d’être danseuse. »

Une question qui dépasse largement la danse

Pour Dr Christella Mariza Kwizera, sociologue, le problème est bien plus vaste. « Les danses qu’on voit aujourd’hui au Burundi, en dehors de la danse traditionnelle, sont majoritairement urbaines : dancehall, hip-hop… Des danses issues d’une culture mainstream occidentale, afro-américaine et dominées par les hommes. » Dans ces univers, la femme est souvent réduite à un corps destiné au regard masculin. Alors elle pose une question simple : « Est-ce que les chanteuses, déjà, sont respectées ? »

Nous connaissons la réponse. « Même les femmes artistes finissent par jouer avec la carte de la séduction. On ne peut pas parler de danse sans parler de musique. »

Et si l’industrie musicale mondiale consomme le corps des femmes, pourquoi le Burundi y échapperait-il ? « La culture burundaise est patriarcale et valorise un corps couvert, tandis que la culture mainstream valorise le corps dénudé. Et les Burundais ont d’autres urgences. Ils ne seront pas plus créatifs que le reste du monde », analyse-t-elle.

Et soyons lucides : toutes les nudités ne sont pas jugées de la même manière. Quand Beyoncé se dénude, elle incarne la puissance. Quand une artiste burundaise fait de même, elle est souvent disqualifiée. La question n’est donc pas seulement morale. Elle est culturelle, politique, raciale.

Et si le vrai problème n’était pas la danse elle-même ?

Il n’y a pas de réponse simple. Mais il y a une certitude : ces jeunes femmes méritent d’être soutenues. Parce que ce que nous qualifions de « mauvais » est souvent le produit d’influences multiples, d’un monde globalisé, d’une recherche d’expression. Danser, ce n’est pas se perdre. Danser, c’est parfois résister. Et après ce 27 décembre, après la scène de YaNgabire, posons-nous la vraie question : qu’est-ce qui nous dérange vraiment quand une femme danse librement ? Ce n’est peut-être pas la danse elle-même. C’est peut-être la liberté qu’elle ose incarner.

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