Chômage forcé, appareils endommagés, dépenses imprévues, insécurité accrue, clients non servis, commandes en attente… Les lamentations fusent de toutes parts. Le manque d’électricité met à mal les petits commerces. Ceux qui les exercent ne savent plus à quel saint se vouer. Face à cette situation, des mesures urgentes, adaptées et durables s’imposent.
Depuis deux mois, la ville de Bujumbura vit au rythme de coupures répétitives d’électricité qui durent plusieurs heures, voire plusieurs jours. Cette pénurie d’une source d’énergie essentielle au quotidien n’est pas sans conséquences. Pour éviter de fermer boutique, les petits commerces tournent au ralenti. Certains tenanciers disent ne plus trouver les mots pour décrire leurs pertes. D’autres habitants racontent qu’ils doivent se rendre le soir dans certains bars équipés de groupes électrogènes pour recharger leurs téléphones. Rencontré à Ngagara 4, où il tient un cybercafé, Remy s’inquiète : « Ce manque d’électricité va nous causer des maladies de cœur. C’est un problème pour nous qui travaillons avec des machines. » Pour maintenir son cybercafé ouvert, il a essayé de trouver une solution de rechange. « On dit qu’un boiteux trouve toujours une façon de se déplacer. Nous avons acheté des imprimantes compatibles avec des panneaux solaires. Nous travaillons lentement, en attendant le retour du courant », explique-t-il. Il précise cependant que toutes les machines ne sont pas compatibles avec tous les panneaux solaires, avant d’ajouter : « Les petits ordinateurs peuvent fonctionner sur batterie. » Il souligne néanmoins que cette solution ne remplace pas l’électricité. « On essaie juste de faire tourner la boutique pour pouvoir au moins payer le loyer. Le propriétaire, lui, n’écoute pas nos justifications », se lamente le jeune homme.
Les tenanciers de petits commerces sous pression
Remy déplore le fait que les coupures puissent parfois durer jusqu’à deux jours et que, lorsque le courant revient, il ne soit parfois disponible que pendant moins d’une heure. Il ajoute que la plupart de leurs services se font en ligne et nécessitent des téléphones chargés. « Malheureusement, les batteries ne tiennent pas longtemps. Le travail stagne et les clients se lamentent. Souvent, le courant ne fait que clignoter. Il revient, puis repart au bout de quelques minutes, et cela se répète plusieurs fois. Nous ne sommes pas informés et nous ne pouvons plus compter sur le courant », raconte-t-il. Il craint également pour ses équipements : « Parfois, le courant revient avec une tension excessive. Mon onduleur vient de griller. »
Même constat à Kamenge. Le gérant du secrétariat public La Sagesse déplore l’accumulation des commandes en retard. « J’ai 1 500 livres scolaires et des carnets à livrer depuis début août. Jusque-là, les coupures étaient supportables. Depuis la mi-août, nous n’avons droit qu’à 10 à 30 minutes d’électricité. C’est à peine le temps d’allumer les machines », explique-t-il. Comme Remy, il a cherché une solution de rechange. « Débloquer entre 1 500 000 et 2 000 000 de BIF pour acheter une installation solaire compatible avec mes appareils m’a paru impensable. Avec la rentrée scolaire, je dois aussi payer les frais de scolarité des enfants. J’ai opté pour un groupe électrogène, moins coûteux que les panneaux solaires », raconte-t-il.
Il reconnaît toutefois que le carburant constitue un autre problème. « J’ai suspendu les commandes. Actuellement, nous ne fournissons que le service minimum. Certains matins, j’emprunte 20 000 BIF pour acheter un litre de carburant et pouvoir au moins faire des photocopies et des impressions. » Pour maintenir son activité à flot, il a doublé ses tarifs. « Un service qui coûtait 500 BIF est passé à 1 000 BIF. Bien sûr, certains clients n’acceptent pas ces prix », regrette-t-il.
Des pertes financières qui affectent aussi les familles
Les soudeurs rencontrés dans la zone de Kamenge ne cachent pas non plus leur frustration. « Nous ne savons plus quoi dire. Notre houe, c’est le poste à souder. Ce métier nécessite de l’électricité », expliquent-ils. Ils estiment que les coupures frappent particulièrement les quartiers populaires, où de petits métiers permettent de faire vivre des familles : coiffeurs, vendeurs de glace (balafu), exploitants de moulins servant à préparer les feuilles de manioc (sombe), mécaniciens, etc. Inquiets, ces soudeurs s’interrogent : « Est-ce qu’on nous a abandonnés ? On nous a dit que les coupures étaient dues à la saison sèche, mais nous nous demandons pourquoi certains quartiers ne connaissent pas de coupures aussi répétitives. Et malgré tout cela, nous continuons à payer les taxes à l’OBR. » Ils expliquent combien leurs revenus ont diminué. « Avant, quatre heures de travail pouvaient me rapporter 30 000 BIF. Maintenant, en une semaine, je gagne à peine 15 000 BIF, soit environ 5 000 BIF par jour. Cela ne suffit même pas pour manger », confie l’un d’eux. La vie familiale est également affectée. « Pour rentrer à Musaga, où j’habite, trouver deux bus est un problème. Le taxi CPGL (one one ou Canga Canga) coûte 5 000 BIF par trajet. Arriver à la maison sans ration est difficile, et parfois, un enfant a besoin de soins médicaux », raconte un soudeur. Un autre ajoute : « Ce mois-ci, j’ai payé le loyer et les taxes de l’OBR avec mon capital. Il faut trouver des solutions pour pouvoir survivre. »
Il faut diversifier les sources d’énergie
Selon Noël Nkurunziza, secrétaire général de l’Association burundaise des consommateurs (ABUCO), l’ampleur des coupures observées ces derniers mois est inhabituelle et touche tous les secteurs. Parmi les conséquences, il cite la baisse des revenus des opérateurs économiques, la détérioration de certains médicaments qui doivent être conservés au réfrigérateur et la diminution du rendement scolaire. Autant d’effets qui, selon lui, ne contribuent pas à donner une bonne image du pays. D’après lui, le manque d’électricité paralyse l’économie nationale, réduit les recettes et décourage les investisseurs. Il appelle la Regideso à diversifier les sources de production d’électricité, notamment en recourant à des générateurs à moteur thermique. Il invite également le gouvernement à promouvoir l’énergie solaire et à ouvrir davantage le secteur aux opérateurs privés.
La baisse du débit des cours d’eau en cause
Lors d’une conférence de presse tenue le 25 septembre 2026, le directeur général de la Regideso a reconnu une baisse de la capacité de production d’électricité. « La quantité d’électricité disponible à la vente a diminué, tout comme les recettes », a déclaré Albert Manigomba. Il a précisé que la puissance installée était d’environ 180 MW, tandis que la consommation de la population atteignait jusqu’alors 116 MW. Au cours des trois dernières années, le Burundi a pu compter sur de nouveaux barrages hydroélectriques : Kabu 16, d’une capacité de 20 MW, inauguré en octobre 2024 ; Jiji, d’une capacité de 32,5 MW, inauguré en juin 2025 ; et Mulembwe, d’une capacité de 17 MW, inauguré en juin 2026.
Le directeur général de la Regideso reconnaît que la construction de ces centrales hydroélectriques est achevée, mais que leur production reste faible en raison de la baisse du niveau d’eau. « La population doit comprendre le changement climatique », a-t-il ajouté. Il a affirmé que l’arrivée de la saison des pluies devrait permettre de résoudre le problème. « On ne peut pas passer une journée entière sans électricité, mais des pannes peuvent survenir à cause des réparations sur notre réseau électrique », a-t-il déclaré.
« Il faut prendre des mesures adaptées et durables »
Pour l’économiste Diomède Ninteretse, ces coupures sont incompréhensibles, alors qu’elles surviennent après des investissements importants et des annonces selon lesquelles la production d’électricité serait supérieure aux besoins. « Une heure sans électricité, c’est une perte de production et de revenus. Lorsque cette situation se répète dans des milliers de ménages et d’entreprises, c’est toute l’économie nationale qui en pâtit. Ainsi, le citoyen paie une double facture. En cherchant des solutions intermédiaires, il devient son propre fournisseur d’électricité. Il revient à la Regideso et aux pouvoirs publics de prendre des mesures adaptées et durables », estime-t-il. Selon lui, ce problème est lié à la mauvaise gouvernance. Il souligne que le temps de travail perdu et les coûts supplémentaires réduisent les marges bénéficiaires et la capacité d’investissement des entreprises.
« Les coupures qui se prolongent pendant un mois représentent une perte pour le bailleur de fonds qui a investi des centaines de millions de dollars, mais aussi pour l’État, qui a contracté des emprunts pour financer ces projets d’infrastructures », explique-t-il. Il cite notamment le projet hydroélectrique de Jiji-Mulembwe, dont le financement initial était de 270 millions de dollars, mobilisés par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), l’Union européenne et le gouvernement burundais. À ce financement se sont ajoutés 50 millions de dollars de la Banque mondiale en 2024, ainsi que 190 millions de dollars accordés dans le cadre du programme Ascent pour compléter le financement du projet. Diomède Ninteretse recommande de fiabiliser le réseau électrique, de remplacer les équipements vétustes, de réduire les pertes techniques et commerciales et d’améliorer la gestion des délestages, notamment en publiant des horaires de coupure.
Il préconise également de mener une étude statistique afin d’évaluer le manque à gagner pour les ménages et les entreprises, ainsi que les pertes subies par l’État. Cette étude pourrait être réalisée avec la participation de l’Inspection générale de l’État et de la Cour des comptes.
