Au cœur de Gitega, là où la terre rouge nourrit les espoirs et les peines, une révolution silencieuse est en train de naître, portée par la force des bras et la noblesse de l’esprit. Menée par Ndayizeye Jean Bosco et ses amis, l’entreprise DTechno conçoit et fabrique des machines agricoles qui révolutionnent le quotidien des agriculteurs et des éleveurs. Portrait d’une révolution à visage humain.
Né dans le parfum de la sciure et au rythme des outils de son père charpentier, à Matongo, dans la province de Butanyerera, Jean Bosco Ndayizeye a appris très tôt que chaque objet du quotidien se façonne à la sueur du front. « Les chaises sur lesquelles nous nous asseyions, les lits sur lesquels nous dormions étaient ceux que nous avions appris à fabriquer nous-mêmes », raconte-t-il. Après ses études secondaires au lycée de Matongo, il a traversé des périodes difficiles, enchaînant les petits boulots à Bujumbura comme aide-maçon, avant de reprendre ses études en électricité à l’Université polytechnique de Gitega (UPG), en 2014. Jean Bosco Ndayizeye, 35 ans, sait ce que signifie travailler dur. Par la suite, porté par la conviction profonde que « pour bien vivre, il faut travailler pour son propre compte », il s’est associé à d’autres jeunes pour concevoir des solutions adaptées aux réalités des paysans burundais. Au sein de l’aventure DTechno (Development and Technology), ils ont, en 2020, d’abord dompté l’eau des rivières pour faire jaillir la vie dans les champs sans brûler la moindre goutte de carburant. Une idée simple et novatrice, saluée jusqu’au sommet de l’État. Le premier arroseur automatique est ainsi né. Cette invention leur a valu un prix d’innovation lors de l’Innovation Week 2020, où ils ont été récompensés par le PNUD et le ministère de la Jeunesse.
Des solutions qui impactent la communauté
La véritable magie de leurs machines ne réside pas seulement dans le fer ou les engrenages. Elle se mesure aux sourires retrouvés et aux mains soulagées. Car derrière les chiffres de la production agricole se cache souvent une réalité humaine douloureuse, faite de gestes répétitifs et épuisants. À Nyabututsi, on se souvient des après-midis éprouvants où les enfants, privés de jeux et de siestes, s’écorchaient les mains en égrainant le maïs. Micheline Kanyange se souvient avec émotion de ce que signifiait chaque récolte de maïs avant l’arrivée de la mécanisation : « L’égrainage du maïs était un vrai problème. Avant, quand on récoltait beaucoup de maïs, il était battu dans les sacs ou bien on faisait l’égrainage à la main. On rassemblait les enfants après l’école. Personne n’allait jouer ou faire la sieste. Ils venaient tous, on avait des ampoules dans les mains. On pouvait égrainer cent kilos de maïs en trois semaines. »
Ce calvaire familial appartient désormais au passé. Pour seulement 80 Fbu le kg, Micheline confie aujourd’hui ses récoltes à DTechno, dont les machines accomplissent le même travail en quelques minutes à peine, préservant ainsi les enfants de ces tâches pénibles. Le secteur éducatif bénéficie également de cette avancée. Au lycée ETSA, l’économe-adjoint Godefroid Gaciyumbwenge se rappelle la lourde gestion logistique qu’imposait l’alimentation des élèves : « Avant, nous moulions le maïs à la main, ce qui coûtait très cher, et il fallait surveiller constamment les travailleurs pour éviter le vol. Nous passions deux mois à moudre quatre tonnes de maïs à des coûts exorbitants. » L’arrivée des machines de DTechno a tout changé. Désormais, les quatre tonnes sont moulues en une seule fois, en à peine deux heures, réduisant drastiquement les coûts de transformation, qui sont passés de 800 000 Fbu à 300 000 Fbu. Au-delà du gain financier, une charge mentale importante s’est également envolée pour l’administration de l’établissement.
DTechno répond aux défis des agriculteurs burundais
Fondée officiellement en 2023, DTechno se consacre à la résolution des problèmes concrets auxquels sont confrontés les producteurs. L’un de ses plus grands succès est cette machine à égrainer le maïs. Conçue initialement pour répondre au défi d’un semencier local qui gérait une récolte de cent tonnes, cette machine égraine, trie et sélectionne les bons grains, sépare le son et évacue les déchets issus du vannage. L’expertise de DTechno est telle que l’entreprise est aujourd’hui sollicitée pour modifier des machines importées de Chine afin d’optimiser leur fonctionnement et d’éviter qu’elles n’écrasent le maïs. Cette excellence a d’ailleurs valu à l’équipe la première place du concours « Inkerebutsi Day » 2025, accompagnée d’un prix de 20 millions de Fbu. Plus récemment, l’organisation a attiré l’attention nationale en réussissant, pour la première fois au Burundi, à extraire et à produire du fer à partir de minerais locaux, une prouesse saluée par une visite officielle du président Évariste Ndayishimiye.
Cap sur l’avenir : crédit et place aux femmes
Loin de vouloir réserver ces avancées aux plus nantis, Jean Bosco et son équipe prévoient de proposer prochainement leurs moulins à maïs performants à crédit, avec des paiements échelonnés, permettant ainsi aux petits producteurs et aux coopératives de s’équiper sans s’endetter lourdement. L’autre grand combat de DTechno est l’inclusion sociale, particulièrement celle des femmes et des jeunes filles dans un secteur traditionnellement masculin. Alors que l’entreprise est en pleine croissance et s’apprête à recruter 50 nouveaux employés, Jean Bosco refuse tout déséquilibre entre les sexes : « Avoir 40 hommes sur ces 50 salariés serait injuste envers les femmes. »
À travers l’initiative « Women and Tech », l’entreprise souhaite prochainement lancer un concours et des formations afin de donner aux femmes l’opportunité de devenir, elles aussi, des actrices de la mécanisation agricole de leur pays. Dans les ateliers où l’acier se forge, les femmes et les jeunes filles ne seront plus de simples spectatrices. À Gitega, la technologie a trouvé son âme, non pas pour remplacer l’homme, mais pour compléter son œuvre. Une preuve supplémentaire que, lorsqu’elle est pensée localement, la technologie est avant tout une aventure solidaire et humaine.
