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Quand l’eau potable sera-t-elle une priorité ?

L’eau est la vie. Cette ressource vitale à la survie des populations, qui constitue un droit fondamental, devient de jour en jour plus rare. Dans plusieurs quartiers au nord de la capitale, cette pénurie répétée et inopportune d’une ressource aussi indispensable au quotidien des habitants laisse des traces socio-économiques et sanitaires préoccupantes.

Les matins, dans certains quartiers de la capitale, les habitants sillonnent les rues à la recherche d’une source où s’approvisionner en eau potable. Il est huit heures moins le quart au quartier Bukirasazi, dans la zone Kinama, commune Ntahangwa. Des femmes, avec des seaux ou des bassins sur la tête, des hommes transportant des dizaines de bidons sur des bicyclettes et des enfants avec de petits bidons à la main vont et viennent à la recherche de l’eau. « Depuis 4 heures du matin, j’étais sur ce robinet public. Ce n’est pas payant. On s’approvisionne puis on paie seulement le taxi-vélo pour le transport. Souvent, dans ces files d’attente, les gens s’insultent ou s’attaquent agressivement. Après cinq heures passées dans les chamailleries, je rentre bredouille. Je dois encore chercher ailleurs », se désole une habitante du quartier Ruyigi, dans la zone Kinama.

Des conséquences économiques et sanitaires qui ne manquent pas

La plupart des personnes approchées racontent qu’elles sont désormais habituées aux pénuries d’eau. Le prix d’un bidon de 20 litres varie entre 500 et 1 500 BIF, selon les livreurs ambulants. « Cela fait deux mois que nous ne recevons pas d’eau. » Une femme approchant la trentaine raconte qu’il n’est même plus question de se plaindre de cette situation : « Twariyakiriye » (nous nous sommes habitués, NDLR). « Si elle vient, nous voyons cela comme un miracle. Parfois, l’eau arrive une fois par mois, à minuit ou à deux heures du matin, ce qui n’est pas suffisant. Par jour, je peux dépenser entre 3 000 et 4 000 BIF, à raison de 500 BIF le bidon de 20 litres », raconte-t-elle.

Une quinquagénaire qui tient un petit restaurant fait le même constat. « Notre robinet est à sec. Cela fait trois mois que nous n’avons pas eu une goutte d’eau. Nos dépenses quotidiennes en eau vont de 10 000 à 12 000 BIF. La Regideso ne nous apporte même plus de factures. Et pourtant, l’administration locale vient nous faire payer des amendes pour des questions d’hygiène, alors qu’elle connaît le problème d’eau. Souvent, nous risquons de ne pas ouvrir, mais nous nous arrangeons pour avoir au moins de l’eau provenant d’un forage », fait savoir cette gestionnaire de restaurant.

Ces habitantes soulèvent également les problèmes sanitaires liés à cette pénurie. Elles craignent notamment les infections et les maladies liées au manque d’hygiène. « Nous ne pouvons pas toujours nous permettre de dépenser de l’argent pour assurer la salubrité des toilettes. Mais nous n’avons pas d’autre choix : nous les utilisons alors qu’elles sont en mauvais état. Nous utilisons l’eau que nous avons, heureusement pour ceux qui disposent de toilettes écologiques. » G. H. est taxi-vélo. Il approvisionne en eau un centre qui accueille des enfants vulnérables à Kinama. Chaque jour, il peut effectuer deux ou trois voyages avec 15 bidons à chaque fois, en fonction des besoins du centre, notamment pour la préparation des aliments et l’entretien des toilettes. Avant, il approvisionnait ce centre à raison de 1 000 BIF le bidon. Désormais, un accord a été conclu pour ramener le prix à 500 BIF. « C’est peu par rapport au temps et à l’énergie que j’y consacre, mais je dois chercher à manger  pour mes enfants », confie-t-il.

Sur la route reliant Kinama à Bubirizi, un autre taxi-vélo pousse son vélo chargé d’une dizaine de bidons. Il explique qu’il transporte de l’eau potable pour ses clients de Buterere. « J’y suis allé à 5 heures du matin et je vais arriver à Buterere vers 8 heures. Un bidon coûte 3 000 BIF. Les gens préfèrent l’eau provenant des collines pour la boire. Ils pensent qu’elle est salubre et bonne. » La pénurie affecte également les habitants ayant des chantiers de construction. N.M. qui construit une maison dans le quartier Ruyigi, a dû suspendre les travaux. « Le budget consacré à l’eau devenait imprévisible et augmentait sans cesse. J’ai vu que je n’allais pas m’en sortir et j’ai arrêté les travaux pour le moment, faute d’eau. »

« Seuls 62,4 % des Burundais ont accès à l’eau potable »

Selon les données de la Banque africaine de développement (BAD), seuls 62,4 % des Burundais ont accès à des services d’eau potable. Dans son analyse budgétaire 2024-2025, l’UNICEF indique que le budget de l’État du Burundi consacré à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement (EHA) s’élève, pour l’exercice 2024/2025, à 55,3 milliards de francs burundais (BIF), soit 19,4 millions de dollars américains (USD), contre 44,9 milliards de BIF en 2023/2024, soit 16 millions d’USD. Cette allocation représente 1,1 % du budget total et 0,4 % du PIB, des proportions identiques à celles de l’exercice budgétaire 2023/2024.

Toujours selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance, l’accès aux services d’eau et d’assainissement reste en dessous des ambitions fixées pour atteindre l’Objectif de développement durable (ODD) n° 6, qui vise à garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement et à assurer une gestion durable des ressources en eau.

Pour améliorer l’accès à l’eau potable, à l’hygiène et à l’assainissement, conformément aux ambitions de la Vision Burundi, pays émergent en 2040 et pays développé en 2060, l’UNICEF suggère d’augmenter les allocations budgétaires destinées au secteur de l’EHA afin d’améliorer le taux d’accès aux services, de mieux gérer les infrastructures hydrauliques et d’assainissement et de répondre aux besoins de la population.

Selon Faustin Ndikumana, la pénurie d’eau que connaît la ville de Bujumbura est inquiétante, car elle perturbe les activités dans plusieurs secteurs. « La pénurie d’eau dans plusieurs quartiers de Bujumbura a un impact sur la santé. Le choléra a fait son lit dans notre pays et est devenu une maladie endémique qui sévit avec vigueur. Or, l’eau, c’est la santé. Le corps humain a besoin de se désaltérer. » Et d’ajouter que cette pénurie perturbe également les activités économiques. « Il y a une perte de temps. Au lieu de s’atteler à d’autres activités de production ou de développement, les ménages circulent à la recherche d’eau potable. Les budgets des ménages en souffrent fortement. Le secteur touristique est également affecté. Les touristes se plaignent dans les hôtels à cause des coupures d’eau, alors que la capitale économique est la vitrine du pays. » L’environnement des affaires n’est pas épargné. « Le raccordement à l’eau est l’un des critères les plus fondamentaux pour l’environnement des affaires et la mobilisation des investissements étrangers. Cela affecte l’économie nationale dans la capitale économique. », explique-t-il.

Il s’agit plutôt d’un problème de priorisation

Faustin Ndikumana estime qu’il faut réunir tous les acteurs, y compris des experts étrangers, afin d’organiser des états généraux de l’eau pour contribuer à une dynamique d’orientation stratégique à long terme, assortie d’un plan opérationnel sur trois ans. Il suggère aussi que le récent accord conclu avec la Banque mondiale, d’un montant d’environ 90 millions de dollars, soit rapidement traduit dans les faits, afin de déterminer dans quelle mesure les fonds peuvent être débloqués et rendus opérationnels pour répondre aux urgences et rattraper le retard accumulé.

La pénurie actuelle n’est pas une fatalité technique, mais plutôt un problème de priorisation, souligne Pierre Nindereye, représentant légal de l’Association burundaise pour la défense des droits des malades (ABDDM). Selon lui, l’État a l’obligation constitutionnelle de garantir le droit à la santé. Et, poursuit-il, « ce droit ne peut pas exister sans l’eau ». L’association appelle ainsi les autorités à déclarer la pénurie d’eau à Bujumbura comme une urgence de santé publique et à agir en conséquence. « La santé de la population ne peut plus attendre », a-t-il déclaré.

Une lueur d’espoir point-t-elle à l’horizon ?

Selon le lieutenant-colonel Jean Albert Manigomba, les perturbations dans l’approvisionnement en eau sont dues à l’augmentation de la demande, alors que les installations existantes n’ont pas évolué au même rythme. « Les études ne mentent pas », souligne-t-il. « 95 % de l’eau utilisée à Bujumbura proviennent des eaux du lac Tanganyika. Les défis liés à l’eau ont commencé en 2015 parce qu’on n’avait pas tenu compte des études. » Il insiste sur la nécessité de respecter les projections déjà faites. « Les études réalisées en 1985 avaient montré que la population de Bujumbura serait suffisamment alimentée jusqu’en 2005. La population bénéficiaire s’est multipliée avec l’expansion de la ville. Normalement, il faudrait un autre projet pour augmenter la production d’eau. » Le directeur général de la Regideso fait savoir qu’en ce qui concerne le projet de remplacement des pompes et de leurs installations, les dossiers seront reçus le 18 septembre de cette année. « Ces activités ne devraient pas  prendre trop de temps. Elles ne vont pas dépasser six mois. Dans six à huit mois après l’attribution du marché, la production d’eau sera augmentée de 30 % par rapport à l’eau provenant du lac Tanganyika », assure-t-il. Le projet concerne notamment une station de pompage à Nyabugete. Il s’agit d’un projet hydraulique de longue durée dont la population devrait bénéficier dans deux ans, avant son achèvement complet. Selon les projections de la Regideso, le projet d’augmentation de la production d’eau potable devrait garantir un approvisionnement suffisant à la population de Bujumbura, Nyanza-Lac et Rumonge jusqu’en 2060. « Nous avons mis un tuyau dans le lac Tanganyika, qui sera utilisé jusqu’en 2040. Cette même année, nous allons y installer un deuxième tuyau utilisable jusqu’en 2060, selon l’accroissement de la ville ». Jean Albert Manigomba indique que la Regideso fait tout son possible pour accélérer les projets visant à augmenter la production d’eau.

 

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