L’on dit qu’une fille a pour héros et protecteur son père. Hélas, certaines fillettes ne partagent pas cet avis. Il existe des relations père-fille qui se vivent en chiens de faïence. Non pas parce que le père ne subvient pas aux besoins quotidiens de sa famille, ni parce qu’il nie sa paternité, loin de là. Certaines fillettes sont victimes des violences sexuelles de leur propre père, confrontées à l’inacceptable au sein même de leur famille. Pour elles, leurs géniteurs sont leurs abuseurs. Le plus terrible est qu’elles doivent continuer à vivre sous le même toit que leur agresseur, tout en lui obéissant comme à un parent.
Les victimes de violences incestueuses ne gèrent pas ces blessures de la même manière. Il y a des filles qui se haïssent jusqu’à vouloir mourir, celles qui abandonnent leurs études, celles qui sombrent dans la dépression, celles qui se suicident, celles qui deviennent très violentes ou se coupent du monde extérieur. Il y a aussi celles qui, à force de subir, finissent par ne plus ressentir la douleur. Certaines peuvent développer un attachement ou une dépendance affective envers leur agresseur, au point de devenir profondément attachées à lui, dans une relation où violence, peur et confusion se mêlent. Les raisons de leur silence sont nombreuses : menaces, peur, honte, jugements, pression familiale et soumission.
Léana (nom d’emprunt) avait grandi avec ses deux petits frères et leur père. Ils ne manquaient de rien à la maison. Leur père gagnait bien sa vie dans une province de l’intérieur du pays où ils avaient toujours vécu. Un jour, alors qu’elle rangeait ses cahiers dans sa chambre, son père, profitant de l’absence des autres membres de la famille, la surprit et la viola. Il ne lui laissa pas le temps de protester. Elle ne pouvait ni lutter ni bouger. Il lui avait bâillonné la bouche de peur qu’elle appelle au secours. Après cette ignominie, il la menaça de ne rien dire à personne, sous peine de la tuer.
De l’abus à l’obsession
Le père de Léana ne s’est pas arrêté là. Il a continué à la violer. Craignant d’être surpris à leur domicile, il a loué une petite chambre loin de la maison. Il a obligé sa propre fille à prendre des pilules contraceptives afin qu’elle ne tombe pas enceinte. Au fil du temps, Léana s’est retrouvée prise dans une forme d’emprise, au point d’attendre avec appréhension ses rencontres avec son père biologique. Ce qui aurait dû susciter du dégoût s’est progressivement transformé en une forme d’attachement et de confusion. Puis, elle a pris conscience de l’horreur de ce qu’elle vivait. Elle voulait en finir, sans savoir comment s’en sortir. Elle se demandait comment échapper à cette situation sans mettre en danger sa sécurité et celle de ses petits frères. N’y voyant aucune issue, elle a choisi de porter seule ce fardeau, d’endurer ce calvaire, de saigner intérieurement pour éviter que d’autres ne deviennent victimes.
« Elles ne viennent jamais pour l’accompagnement ! »
Josiane Kamariza, coordinatrice du Centre Seruka, indique que les mères amènent leurs enfants victimes uniquement pour la prise en charge médicale. En revanche, lorsqu’il s’agit de l’accompagnement psychosocial ou judiciaire, elles ne reviennent presque jamais. Selon la coordinatrice du Centre Seruka, « les mères qui accompagnent les victimes prétendent que si l’entourage découvre les faits, toute la famille serait couverte de honte, car l’inceste reste un tabou culturel ».
« Quant au dépôt d’une plainte, c’est encore plus problématique », ajoute-t-elle. « Les mères ont toujours des blocages, même lorsqu’elles souhaitent assurer un suivi judiciaire. La famille refuse toute ingérence et préfère régler l’affaire en interne. » D’après elle, « la gravité de ces traumatismes intrafamiliaux apparaît lorsque ces viols ont été longtemps étouffés et que leurs conséquences deviennent visibles : grossesses, maladies ou autres séquelles. Pourtant, elles viennent uniquement pour la prise en charge et repartent ensuite. » Même constat à l’Association des femmes juristes du Burundi (AFJB). Bien que l’infraction d’inceste existe, l’association n’a enregistré jusqu’à présent aucun dossier. Plusieurs raisons peuvent empêcher une victime de porter plainte : « la peur de dénoncer un membre de la famille, les pressions ou les menaces exercées par l’auteur, ainsi que la crainte d’être stigmatisée par l’entourage », explique la représentante légale adjointe de l’AFJB.
Le Code pénal burundais de 2017, toujours en vigueur, réprime l’inceste à travers son article 555. « Il est puni d’une peine de servitude pénale de deux à cinq ans lorsque les relations sexuelles ont lieu entre des parents en ligne directe, ascendante ou descendante, que les liens de parenté soient légitimes, naturels ou adoptifs », explique l’avocate Caritas Ntarima. Cet article prévoit des circonstances aggravantes lorsque l’inceste est commis par une personne majeure sur un mineur de moins de dix-huit ans. Dans ce cas, la peine applicable est celle prévue pour le viol avec violence, réprimé aux articles 577 à 581 du Code pénal burundais. La peine minimale est de cinq ans de servitude pénale et peut aller jusqu’à la servitude pénale à perpétuité, selon les circonstances aggravantes retenues. Qui plus est, ajoute cette avocate, l’article 555 prévoit également que la condamnation entraîne la perte de l’autorité parentale ou de la tutelle légale, l’interdiction des droits civiques, civils et de famille, ainsi que la publication de la condamnation et la présentation du condamné au public. « Les peines prévues pour la répression de l’infraction d’inceste sont incompressibles, imprescriptibles, inamnistiables et non graciables, conformément à l’article 582 du Code pénal burundais, Livre II », précise-t-elle.
Les mamans encouragent parfois le silence
Certaines victimes ne se confient pas par peur de briser le tissu familial. D’autres osent parler à leur mère, mais ne sont pas crues. Les proches, et particulièrement certaines mères, sont souvent les premières à entretenir la culture du silence. Elles estiment que révéler les faits jetterait l’opprobre sur toute la famille. Leur mot d’ordre est simple : le silence absolu.
Pour de nombreuses mères, mieux vaut sauver les apparences que dénoncer le chef de famille. Autrement dit, tant pis si leur fille souffre. « Ni papa w’abana (le père de mes enfants, NDLR), c’est lui qui fait vivre la famille. Qui prendra les enfants en charge s’il va en prison ? Je n’y arriverai pas seule », lâchent certaines. Porter plainte n’est donc pas chose courante. L’affaire est discutée dans la famille, à huis clos. Puis elle tombe aux oubliettes, comme un dossier classé sans suite. Il ne faut surtout pas ternir la réputation de la famille. Très grave encore, lorsque la victime ose dénoncer les faits, c’est souvent elle qui est montrée du doigt davantage que son agresseur. Et lorsque le mari exerce une emprise totale sur son épouse et ses enfants, toute volonté de dénonciation disparaît. « N’ugufukafuka » (Il faut couvrir l’affaire). Dans d’autres cas, certaines familles ont perdu confiance en la justice et refusent d’emprunter cette voie. Elles disent : « Puisque le dossier tournera toujours à son avantage grâce à son influence, à quoi bon ? C’est peine perdue. »
Pourtant, si l’on mesurait réellement le poids que l’inceste fait peser sur une victime, les ravages psychologiques qu’il provoque, les séquelles qu’il laisse sur son développement personnel et social, les dénonciations seraient sans doute plus nombreuses. Car si un homme ose s’en prendre à sa propre fille, qu’en sera-t-il des enfants des autres ? Pendant que le silence protège l’agresseur, celui-ci continue bien souvent à faire d’autres victimes.
