Quatre mois après avoir quitté sa colline natale de Kimina pour tenter sa chance au Kenya, Elysée Ndayikunda est rentré au Burundi avec des blessures physiques et psychologiques profondes. Agressé à plusieurs reprises, accusé à tort et victime d’actes d’une rare violence, le jeune homme de 21 ans raconte un parcours qui révèle aussi les vulnérabilités auxquelles sont exposés de nombreux migrants burundais dans la région.
Comme beaucoup de jeunes Burundais, Elysée Ndayikunda portait un rêve : celui d’un avenir meilleur. Dans sa commune Musongati, zone Shanga, les opportunités d’emploi se font rares. À 21 ans, il décide donc de partir au Kenya, convaincu qu’en travaillant dur il pourra améliorer ses conditions de vie et aider sa famille.
Le 15 décembre 2025, avec l’accord de ses parents, Elysée prend la route. Il traverse la Tanzanie avant d’arriver au Kenya, le 18 décembre. Son objectif est simple : trouver un emploi, économiser et revenir un jour à Kimina pour construire sa vie.
À Nairobi, il trouve rapidement un travail comme aide-maçon à Mwiki. Payé 200 shillings kenyans par jour, il accepte ensuite un poste de gardien, avant de se tourner vers la menuiserie. Travailleur acharné, Elysée apprend rapidement le métier et voit son salaire progresser jusqu’à 1 500 shillings kenyans. Mais, derrière cette réussite apparente se cache une réalité plus sombre.
Quand le rêve tourne au cauchemar
Alors que le fils de Kimina travaille dans un atelier de menuiserie, un conflit éclate avec certains collègues. Un jour, un collègue menuisier manque de lui asséner un coup de marteau sur la tête parce qu’il a utilisé son tournevis sans autorisation. Elysée pensait pourtant que les outils appartenaient à l’atelier. Plus tard, deux collègues kenyans lui proposent de les accompagner pour récupérer des planches prétendument commandées par le patron. En réalité, il s’agit d’un traquenard destiné à l’éloigner des regards indiscrets. Elysée découvrira trop tard qu’il s’agit d’un piège.
Armés d’un bâton et d’un couteau, les collègues l’agressent violemment. Elysée affirme être parvenu à désarmer celui qui tenait le couteau, mais l’autre a continué à le rouer de coups de bâton. Il s’en sort avec plusieurs blessures, notamment aux bras. Son patron ne le fait pas soigner. Pire encore, il refuse de lui avancer de l’argent pour qu’il puisse recevoir des soins. Elysée comprend alors que sa vie est en danger. Il décide de quitter son poste.
Il pense alors avoir trouvé refuge dans un autre atelier tenu par un Rwandais à Santon Estate. Mais son calvaire ne fait que commencer.
Une violence qui dépasse l’entendement
Un soir, après son travail, quatre hommes dont deux de ses anciens collègues le maîtrisent de force et l’emmènent dans un endroit isolé. Parmi eux figurent certains de ses anciens collègues le surprennent, le maîtrisent de force et l’emmènent dans un endroit isolé. Il crie au secours, mais personne ne vient. Ses agresseurs lui ordonnent de se coucher sur le ventre. Ils déposent une grosse pierre sur sa poitrine et une autre sur ses cuisses afin de l’immobiliser, puis commencent à le tabasser.
Comme l’indique son témoignage, Elysée découvrira plus tard qu’ils étaient armés de trois petites lances et d’un marteau qu’ils avaient soigneusement cachés. Ils lui demandent alors par quel moyen il préfère mourir : les lances, le marteau ou une banane. Il choisit la banane. Ses tortionnaires éclatent de rire. L’un d’eux enfonce plusieurs clous dans le fruit avant de le lui tendre. Elysée tente de résister, mais les coups pleuvent de nouveau. Finalement, pour éviter une mort immédiate, il avale la banane. Ses bourreaux le laissent ensuite sur place, immobilisé sous les pierres, convaincus qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre.
Laissé pour mort, il est finalement secouru par une passante qui l’aide à rejoindre un centre de soins.
Une accusation de vol à l’origine des violences
Derrière cette agression se cacheraient des tensions liées à des soupçons de vol de téléphone et à des rivalités professionnelles. Après le licenciement de deux employés soupçonnés d’avoir volé un appareil, l’arrivée d’un travailleur burundais dans l’atelier aurait alimenté leur ressentiment.
Affaibli, sans ressources et loin de sa famille, Elysée erre plusieurs jours dans Nairobi avant d’être aidé par un bienfaiteur qui l’oriente vers l’ambassade du Burundi. La Diaspora burundaise du Kenya intervient alors pour faciliter sa prise en charge au Kenyatta National Hospital. Cet établissement lui prescrira juste des médicaments pour stabiliser son état de santé.
Grâce à ce soutien de la diaspora, Elysée obtient les moyens nécessaires pour rentrer au pays. 25 000 Ksh collectés pour le renvoyer à la maison. Le 11 avril 2026, il retrouve sa famille à Shanga, avec sept clous encore présents dans son tube digestif.
Après plusieurs orientations médicales, Elysée est finalement admis pour intervention chirurgicale au Centre hospitalo-universitaire de Kamenge, où les médecins parviennent à extraire les corps étrangers de son ventre.
Aujourd’hui, son état s’améliore progressivement. Il espère cependant retourner au Kenya pour récupérer une partie de son salaire impayé.
La migration, un défi régional
La famille d’Elysée affirme avoir dépensé plus d’un million de francs burundais pour ses soins. La commune de Musongati et la Diaspora burundaise du Kenya ont également contribué à son accompagnement.
Son histoire rappelle une réalité vécue par de nombreux Burundais partis chercher du travail dans les pays voisins. Kenya, Tanzanie, Ouganda, Zambie ou Afrique du Sud : beaucoup de migrants affrontent des conditions précaires, parfois sans mécanismes suffisants de protection.
Alors que la mobilité régionale, notamment de la main d’œuvre, est présentée comme une opportunité au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, les parcours comme celui d’Elysée posent une question essentielle : comment garantir que ceux qui partent chercher une vie meilleure bénéficient de la protection de leurs droits fondamentaux ?
Yaga poursuivra l’exploration de cette problématique à travers un dossier consacré aux réalités de la migration économique des Burundais, notamment dans les pays de la sous-région est-africaine.
