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Scandale Telemax : anatomie d’un système fragile

La récente crise de la société Télemax souligne l’urgence d’une régulation stricte et du renforcement de la protection pour préserver la confiance des Burundais dans l’argent électronique. Un expert en finance digitale analyse les failles structurelles de ce domaine.

Commençons par le commencement. Qu’est-ce que Telemax ? Au Burundi, Télemax est une plateforme spécialisée dans les services numériques et financiers, agissant notamment comme un agrégateur d’agents pour des transactions sécurisées. Elle s’appuie sur un vaste réseau de centaines de super-agents et des milliers d’agents opérationnels pour faciliter les paiements et autres opérations.

Telemax fonctionne comme un grossiste de monnaie électronique, achetant en gros auprès des opérateurs Lumicash et Ecocash pour revendre aux super-agents, qui alimentent ensuite les agents de terrain. Cette chaîne permet de fluidifier l’approvisionnement sur l’ensemble du territoire. La pyramide du mobile money place donc les opérateurs au sommet, suivis des agrégateurs, des super-agents, des agents et, au bas de l’echelle, les utilisateurs finaux.

Très récemment, la société Télemax a temporairement suspendu son fonctionnement ; ce qui a affecté des milliers des usagers de ses services, lançant ainsi le débat sur la régulation du domaine de la monnaie électronique, ainsi que la protection des usagers de ces services qui, désormais, ont pris une ampleur importante dans la vie économique des Burundais.

Autopsie de la crise

Cette société travaille avec Lumicash et Ecocash. Sa fermeture brutale puis sa réouverture, a révélé les vulnérabilités profondes du secteur de l’argent électronique au Burundi. Avec 967 super-agents dont 273 actifs et 34 507 agents dont seulement 4 243 actifs selon Maximilien Nshimayezu, actionnaire principal, cette crise met en lumière les risques systémiques qui menacent tout l’écosystème du mobile money.

Dans un marché qui brasse 2 776 milliards de BIF par trimestre, soit 87 millions de transactions au premier trimestre 2025, les opérateurs ne peuvent gérer directement 30 000 à 40 000 agents. Les agrégateurs comme Telemax gèrent donc la massification de la demande, la capillarité géographique, la gestion de liquidité et le support opérationnel aux agents.

Mais derrière ces chiffres impressionnants se cachait une réalité troublante. D’après les sources contactées, seulement 28% des super-agents de Telemax (273 sur 967) et 12% des agents (4 243 sur 34 507) étaient réellement actifs. Cette disproportion profonde aurait dû alerter sur la santé réelle de l’entreprise.

Tout bascule avec l’effondrement de la plateforme technologique de Telemax. Sans système fonctionnel, les agents ne peuvent plus vérifier leurs soldes, les super-agents perdent toute visibilité sur leurs stocks, et la réconciliation devient impossible. C’est dans ce chaos que les fraudes explosent.

Les enquêtes que nous avons menées auprès des sources internes de Telemax révèlent plusieurs types de fraudes. Des transactions fantômes créditant des comptes avec de l’argent inexistant se sont multipliées sans que personne ne puisse les détecter. Des super-agents ont collaboré avec certains employés de Telemax pour obtenir de la monnaie électronique sans payer la contrepartie. Des réseaux organisés ont transféré massivement des fonds vers des comptes externes puis les ont retirés en espèces, laissant des trous béants dans la comptabilité. Dans cette confusion générale, nos sources affirment que certains agents ont conservé l’argent des clients sans créditer leurs comptes, sachant que le système défaillant ne puisse les tracer.

Victimes ou complices ?

Face à la crise Telemax, trois profils émergent parmi les acteurs. D’abord, les victimes pures, ceux qui ont tout perdu de bonne foi, l’épargne d’une vie volatilisée en quelques jours. Ensuite, les complices opportunistes qui ont profité du chaos pour détourner des fonds et gonfler leurs comptes. Enfin, une troisième catégorie plus ambiguë regroupe ceux qui se sont retrouvés contraints d’improviser. Quand vos agents réclament leur approvisionnement quotidien et que votre agrégateur ne répond plus, que faire ? Certains ont trouvé des solutions de contournement techniquement frauduleuses mais motivées par la survie de leurs activités.

Cette ambiguïté rend la justice difficile. Comment distinguer le fraudeur du désespéré ? Comment punir sans créer plus d’injustice ? Les questions restent ouvertes.

Des failles structurelles révélées

L’affaire Telemax expose cinq failles majeures du système burundais de mobile money.

Premièrement, un vide réglementaire dangereux. La Banque de la République du Burundi régule strictement les opérateurs mais pas les agrégateurs. Résultat : pas d’agrément spécifique requis, pas d’exigences de fonds propres, pas d’audit externe obligatoire, pas de garantie des dépôts. Telemax gérait des centaines de millions de BIF sans supervision adéquate ni réserves pour absorber un choc.

Deuxièmement, des technologies fragiles et non certifiées. Aucune certification obligatoire n’existe pour les plateformes. Telemax opérait sans plan de continuité d’activité, sans système de secours, sans standards de sécurité imposés comme le cryptage ou l’authentification renforcée. Quand la plateforme tombe, tout s’arrête. Et les systèmes interconnectés peuvent propager la défaillance à tout l’écosystème.

Troisièmement, une traçabilité illusoire. Lors de la crise Telemax, personne ne savait qui devait combien à qui. Les registres étaient incomplets ou contradictoires. Cette absence de traçabilité de bout en bout a facilité les fraudes et rendu les réconciliations impossibles.

Quatrièmement, une dépendance dangereuse au cash. Le mobile money reste paradoxalement très dépendant des espèces. Les clients déposent des espèces chez les agents, qui les remontent aux super-agents, qui, à leur tour, les transfèrent aux agrégateurs. Cette réalité crée des risques de vols et braquages pour les agents manipulant des millions, des déséquilibres de liquidité entre zones excédentaires et déficitaires, et des tentations de détournement face à des millions gérés quotidiennement.

Cinquièmement, l’impunité généralisée. Les victimes n’ont pas de recours clair. La BRB ne régule pas les agrégateurs, l’ARCT ne traite que les télécoms, la police manque d’expertise en criminalité financière numérique, les tribunaux sont débordés. En pareille situation, les fraudeurs tablent sur le fait qu’ils peuvent disparaître sans risquer des poursuites efficaces.

Quid des solutions ?

Face à ces failles béantes, des solutions existent et ont déjà fait leurs preuves dans d’autres pays africains. La réglementation des agrégateurs doit devenir une priorité. Tout agrégateur devrait obtenir une licence de la BRB conditionnée à un capital minimum, l’expérience des dirigeants et la robustesse du système informatique. La publication obligatoire de comptes certifiés par un cabinet indépendant et la séparation des fonds clients dans des comptes séquestrés protégeraient les utilisateurs même en cas de faillite.

Les standards technologiques doivent également devenir obligatoires. Avant d’opérer, chaque plateforme devrait passer des tests de robustesse, de sécurité et de scalabilité menés par des experts indépendants. Un système de secours capable de prendre le relais au maximum en deux heures devrait être imposé. Le chiffrement selon les normes internationales ISO 27001 et PCI DSS devrait être obligatoire. Le switch national devrait aussi être renforcé pour assurer la traçabilité complète de toutes les transactions en temps réel.

La protection des acteurs de terrain nécessite des mesures concrètes. Les agrégateurs doivent souscrire une assurance couvrant les pertes de leurs partenaires en cas de défaillance. Un fonds de garantie alimenté par tous les acteurs pourrait indemniser les victimes de faillites. Des contrats types validés par la BRB protégeraient les droits de chacun. Des formations obligatoires sur la gestion des risques et la détection des fraudes devraient précéder toute certification d’agent ou super-agent.

La justice doit devenir rapide et efficace. La création d’un parquet spécialisé en criminalité financière numérique permettrait de traiter ces affaires avec l’expertise nécessaire. Des procédures accélérées éviteraient la disparition des preuves et la fuite des fraudeurs.

Transparence, où es-tu ?

Enfin, la transparence et l’éducation doivent progresser. Un registre central à la BRB enregistrant toutes les transactions au-delà de 100 000 BIF en temps réel garantirait la traçabilité. L’identification biométrique de chaque utilisateur éliminerait les comptes fantômes. Des campagnes de sensibilisation doivent éduquer le public sur les risques et les bonnes pratiques. La publication d’une liste des agrégateurs, super-agents et agents sanctionnés permettrait au public de faire des choix éclairés.

La réouverture de Telemax ne devrait pas être un simple retour à la normale. Quel est le montant réel total des pertes subies pendant la crise ? Combien de super-agents et d’agents ont été victimes ? Les cas de fraude ont-ils été identifiés et des plaintes déposées ? Quel montant a déjà été récupéré ou remboursé ?

Sur le plan technique, quelles étaient les causes exactes de la défaillance de la plateforme ? A-t-elle été réparée ou complètement remplacée ? A-t-elle été certifiée par des auditeurs indépendants ? Existe-t-il maintenant un véritable plan de continuité avec des systèmes de secours ?

Une opportunité de transformation ?

L’affaire Telemax est à la fois un drame pour les victimes et une opportunité de transformation pour le secteur. Le mobile money est vital pour l’économie burundaise avec 2 776 milliards de BIF transitant chaque trimestre, mais, il ne peut continuer dans un ‘’Far West’’ réglementaire.

D’autres pays africains ont réussi leur réforme. Le Kenya, après plusieurs scandales dans les années 2010, a imposé une régulation stricte qui a paradoxalement renforcé le secteur en restaurant la confiance. Le mobile money kenyan est aujourd’hui un modèle mondialement reconnu d’inclusion financière précisément parce que les autorités ont su créer un cadre protecteur.

Le Burundi a le choix. Continuer sur la trajectoire actuelle au risque de connaître de nouveaux scandales qui détruiront progressivement la confiance dans tout le système ou apprendre de cette crise pour bâtir un cadre solide protégeant les utilisateurs tout en permettant l’innovation et la croissance.

La réouverture de Telemax ne doit pas être une fin mais un début. Le début d’une ère où le mobile money burundais sera enfin fiable, transparent et juste.

Il est temps que les autorités, les opérateurs et tous les acteurs du secteur se mobilisent pour transformer cette crise en réforme profonde. L’argent électronique peut être un formidable levier d’inclusion financière et de développement économique, mais seulement si le système qui le porte est solide, transparent et équitable. C’est ce système que le Burundi doit maintenant construire, avec urgence et détermination.

 

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