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Racines

Les crises répétitives qu’a connues le Burundi ont mis à mal le tissu social. Des familles se sont dispersées. Des parents ont perdu de vue leurs enfants, des mères et des pères ont disparu des radars de la sphère familiale. À travers cette nouvelle rédigée dans le cadre du Camp d’été 2021 de Yaga, Nyse Bénitha Nininahazwe nous brosse l’histoire de Samuel qui, à la recherche de ses racines, découvre une réalité poignante.

Encore cette folle sur ma route ! Je n’arrête pas de klaxonner, mais c’est comme si elle a les oreilles sous ses pieds. Et d’ailleurs, elle est ainsi depuis les dix ans que je la croise. Mêmes habits, même sac. Elle semble avoir dans la quarantaine ou la cinquantaine. Je n’en suis pas sûr. C’est qui est certain, elle est vieille. Ses cheveux sont devenus des ubusage (dreadlocks, ndlr).

Visiblement, elle n’a jamais connu de peigne. La seule chose qui la rend jolie, c’est son sourire. Je passe toujours dans cette route et à chaque fois, elle doit venir devant ma voiture chuchotant des mots que je n’arrive pas à comprendre. C’est devenu comme une habitude : je dois klaxonner la première fois puis la deuxième et la troisième fois. Après, j’ouvre la fenêtre et je crie fort : « Bouge tes fesses vieille dame! ». Mes vociférations la poussent chaque à fois à rire et à me laisser passer. J’ai l’impression qu’elle ne le fait qu’à moi. En fait, je la déteste grave. J’ai toujours détesté les femmes : je n’ai pas eu ce que j’espérais avoir d’elles.

Je m’appelle Samuel. Mes associés m’appellent Sam. Eh ben je kiffe, ça me rajeunit en peu. Je ne connais pas ma date exacte de naissance. Martha ne m’a pas dit tout de moi, du moins le minimum à connaître. Elle était occupée à me donner des ordres, à me torturer : elle me frappait comme si elle avait le devoir de m’abattre et de me rappeler à chaque fois que je n’étais pas son enfant. Je me demandais pourquoi elle avait accepté de m’élever. Je me rappelle d’elle, de mon enfance, de cette vie de merde passée dans la campagne, de mon évasion vers la ville.

Il était 5 heures du matin quand j’ai quitté Gatwe, ma colline natale. Ce jour-là, il faisait très froid. Je portais un long tricot blanc tendant vers le kaki. Comprenez que chez nous, on lavait rarement les habits. On devait travailler dur pour acheter du savon. Ce n’était pas facile de vivre avec Martha. Pourtant, elle était ma tante. Elle me disait souvent : « Ndi Nyogosenge, sinshobora kwiruhisha uhari » (je suis ta tante, je ne peux pas me fatiguer alors que tu es là, ndlr). C’est comme si j’étais son domestique. Mais si, je l’étais à ses yeux. Je me rappelle le jour où elle m’a brûlé les doigts parce que je n’avais pas préparé la nourriture de midi. J’ai eu tellement mal que je me suis même pissé dessus. C’était horrible. Je me demandais où était vraiment ma mère, mes parents.

Ce jour-là, j’étais allé me promener avec mes copains sur la rivière Waga pour « kwidumba »  (barboter dans l’eau, ndlr) dans la rivière  Waga, surnommé Kw’isumo. « Isumo » à cause des échos  d’eau venant avec force se cogner sur des pierres, provoquant un vacarme permanent. C’était notre piscine à nous, notre plage. On pouvait profiter des rayons ardents du soleil, affalés sur les herbes au bord de la rivière. On y passait des heures et des heures. C’était un endroit magique, féerique. Douteux aussi parce qu’on disait qu’il pouvait y avoir des mauvais esprits. On n’y croyait pas beaucoup avec mes copains.

À Gatwe, la vie m’a montré différentes faces. Je ne pouvais même pas imaginer mon futur. Je ne le craignais. Je n’allais pas à l’école, j’avais appris à compter et à écrire grâce à mes copains parce que Martha m’avait empêché d’étudier. À chaque fois que je lui parlais de l’école, elle me répondait : « Wiga ngo uzovemwo iki ? » (Étudier pour devenir quoi ? ndlr). Et ajoutait : « Iyaba uzi iyo wavuye » (si au moins tu savais d’où tu viens, ndlr). Ces mots et sa voix me torturaient. Je ne supportais plus sa présence.

Martha mesurait à peu près un mètre soixante. Elle avait une peau chocolatée. Malgré son cœur dur, elle était vraiment belle. Je ne l’ai jamais vu sourire. Jamais. La seule chose qu’on avait en commun, c’est un bouton très noir sur la joue. Elle l’avait sur sa droite et moi sur ma joue gauche. C’est seul signe qui me permettait d’accepter qu’on était lié. 

Si j’ai quitté Gatwe, c’est parce que Martha ne supportait plus ma présence. Je voulais me libérer aussi. Lui laisser un peu de tranquillité. Je suis parti sans même dire au revoir. Même mes copains n’étaient pas au courant. J’avais sur moi un petit sac contenant quelques habits et un peu d’argent que j’avais volé la veille à Martha.

Voler n’était pas parmi mes habitudes. Je n’avais plus le choix. Et d’ailleurs, une partie me revenait : j’ai fait énormément de choses pour elle. Mais au fond, mon cœur me disait : tu te rembourseras cette dette. J’ai pris quelque cinquante mille francs burundais et j’ai laissé dans son coffre une autre grande somme. Je me demandais où elle avait trouvé toute cette somme d’argent. Je ne la saurai jamais. Ma tante était une énigme. 

Bujumbura était un nouveau monde pour moi. C’était une ville étrange, du moins en la comparant avec Gatwe. Toutes ces voitures, ces mouvements de va-et-vient, ces personnes bien habillées… Tout était nouveau pour moi. C’est plus mouvementé que Gatwe. Les débuts ne furent pas faciles. J’étais trop jeune et je devais subvenir seul à tous mes besoins : la ration, le loyer, etc. J’ai travaillé dur pour arriver là où je suis maintenant.

Après de nombreuses années à « chercher l’argent » comme on dit à Bujumbura, aujourd’hui, j’ai une grande entreprise de production de jus de fruits. Pour moi, c’est un cadeau du ciel. Grâce à Dieu, j’ai tout ce qu’il me faut. Malgré tout cela, il y a toujours un manque en moi. Oui, j’ai des amis, une maison, des voitures mais j’ignore mes origines, ma véritable famille de sang. Et si j’avais de la famille, des frères et sœurs, pourquoi pas tous mes parents ! Comment vivent-ils ? Peut-être qu’ils ont une vie dure ou bien qu’ils sont très riches. Ces questions me reviennent à chaque fois. Je m’en fichais au début, mais maintenant vue ma situation, c’est mon plus grand souhait : la recherche des miens. Je veux savoir la vérité pour en finir avec toute cette histoire et avancer. Je dois retourner à Gatwe, pour mes origines et pour l’argent que je dois à Martha aussi. J’espère beaucoup qu’elle est toujours vivante. J’imagine la tête qu’elle fera quand elle me verra. 

Je viens d’arriver à Gatwe. En regardant la petite ville où j’ai passé mon enfance, mon cœur bat la chamade. Je sens la faim et la fatigue. J’ai passé une nuit blanche. Je pensais et repensais à cette journée d’aujourd’hui. J’étais censé être heureux de retrouver les souvenirs de mon enfance mais j’ai peur ! La peur insensée que je puisse retourner à ma vie d’antan.

Gatwe n’a pas changé. J’arrive à reconnaître certaines maisons. C’est comme si je n’ai jamais vécu à la campagne. Je me sens comme étant un étranger. Des enfants courent derrière ma voiture. Normal, tous les enfants de la campagne sont ainsi et ça leur procure beaucoup de joie. De loin, j’arrive à voir la maison de Martha, elle n’a pas changé. Toujours la même toiture : tôles rouges. 

Plus je m’approche de la maison, plus mon cœur bat plus fort. Une vieille dame balaye la cour de la maison. Comme elle a vieilli, Martha! En me voyant, elle sursaute, surprise. Elle n’arrive pas à me regarder dans les yeux et essaie de fuir la scène. Je n’arrive pas à lui parler, je sens les larmes aux yeux. Je me rappelle de ces jours sombres passés avec elle. J’avais envie de lui dire : « Regarde, j’ai gagné ma vie malgré toi ». Je me tait. 

La vie m’avait appris que la vengeance ne valait rien. Martha avait totalement maigri. Peut-être que ces dernières années n’avaient pas été bonnes pour elle. J’espère qu’elle va me raconter toute la vérité. Là au moins, elle va finir par parler. 

Le petit salon n’a pas beaucoup changé. Toujours les mêmes meubles : une petite table et deux chaises.

-Ta chambre ne t’avait pas manqué, dit-elle. Va la visiter.

Elle a raison. Ma chambre m’avait manqué.

– Bien sûr qu’elle m’a manqué, mais je ne suis pas venu pour cela. Je veux juste savoir…. 

Une femme entre alors que j’allais terminer ma phrase.

– Que fait ici cette folle ? Je la connais à Bujumbura Et maintenant elle me suit partout où je vais ! 

– Ne lui fais pas de mal, répond Martha. Elle est malade. Cela fait un mois qu’elle est ici. C’est une longue histoire. On l’avait perdue depuis longtemps. Grâce à Dieu, elle est vivante. Elle a besoin d’être bien soignée.

Toute cette histoire me dépasse, les deux femmes me font pitié.

– Martha, qui est cette femme ?

Martha, dans un soupir, lâche :

– Ma sœur jumelle Bertha, ta mère…

 

Bénitha Nyse Nininahazwe est née en 1998 à Gitega. Cette diplômée en réseau et communication à l’Université Polytechnique de Gitega adore lire et écrire depuis qu’elle est toute jeune. Aujourd’hui, en plus d’être nouvelliste, elle est slameuse au sein du collectif Empire slam de Gitega, comédienne et metteur en scène dans la troupe 7 Ingoma qu’elle a créée en 2020.

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Les commentaires récents (10)

  1. Si les deux sont soeurs jumelles ,alors Martha n’est pas sa « Inasenge » Elle juste sa tante maternelle……bon ceci n’altère pas la saveur de l’histoire.un coup de chapeau à Mon ancienne camaraderie de classe #Nisebenitha.

  2. vrma,je tiens à t encourager jeune fille de Monsieur Augustin,c est une triste histoire rempli beaucoup plus de lecons ,une vie que pas mal des burundais ont pu traverser à cause des crises qu’a connu notre chere patrie!!!soulignons que je suis tres ravi de rire ton oeuvre!!!continue à arroser ton don jusqu’à devenir comme Soyinka!!!!!mushasha Oyeeeee