Manque de temps, méfiance des banques, pression familiale, voire hostilité du conjoint, entreprendre au féminin reste un parcours semé d’embûches au Burundi. Un atelier d’Enabel consacré à la dissémination de la Toolbox Entrepreneuriat Féminin a permis de mettre en lumière ces blocages, encore largement tus.
Avant même de faire face à la concurrence, une entrepreneure burundaise doit relever plusieurs défis : conciliation entre les responsabilités entrepreneuriales et familiales, accéder au financement dans certains et ou encore surmonter certaines normes sociales. C’est le constat, sans fard, de plusieurs acteurs et actrices de l’écosystème entrepreneurial réunies autour de la dissémination de la Toolbox Entrepreneuriat Féminin, un outil conçu par Enabel pour aider les structures d’appui à l’entrepreneuriat à mieux accompagner les femmes qui se lancent dans les affaires.
Le premier obstacle est aussi le plus quotidien : le temps. D’après Santiana Niciteretse, business coach chez Word Merit Burundi, régulièrement en contact avec des entrepreneures, beaucoup de femmes portent de belles initiatives, mais peinent à suivre une formation ou à faire grandir leur activité, faute de pouvoir concilier leur projet avec l’essentiel des tâches ménagères, qui reposent encore largement sur elles. Ce constat a également fait évoluer sa propre pratique de coach. Accompagner une femme, explique-t-elle, ce n’est pas jouer les thérapeutes, mais l’orienter en fonction de ses besoins réels, y compris ceux liés à l’organisation de son quotidien.
Le deuxième frein, plus structurel, est financier. Beaucoup de porteuses de projets se heurtent à un accès limité au crédit, faute de garanties à fournir. Peu d’entre elles possèdent, en leur nom, un bien immobilier pouvant servir de garantie hypothécaire, une condition souvent exigée par les banques.
À ce manque de garanties s’ajoute une méfiance persistante de certains établissements bancaires à l’égard des dossiers portés par des femmes, ce qui peut rallonger et compliquer davantage les démarches de financement. Mais identifier ces obstacles ne suffit pas. Pour les acteurs de l’accompagnement, le défi consiste désormais à mieux comprendre comment ils influencent concrètement le parcours des femmes et à adapter leurs pratiques en conséquence. C’est notamment l’un des enjeux du deuxième atelier : revenir sur les expériences vécues depuis la première formation, examiner les pratiques mises en place et identifier les ajustements nécessaires.
Ce deuxième atelier intervient après une première phase organisée en novembre 2025, qui avait permis de renforcer les connaissances des acteurs de l’écosystème entrepreneurial sur les enjeux du genre et d’outiller les structures d’appui pour mieux accompagner les femmes entrepreneures. Les SAE participantes avaient également été amenées à élaborer des plans d’action visant à intégrer davantage l’approche genre dans leurs pratiques. Cette nouvelle étape marque ainsi le passage de la sensibilisation à une réflexion plus concrète sur la mise en œuvre de ces engagements.
« Sa place est à la maison » : le poids des mentalités
Moins visible que la question financière, un troisième blocage se trouve dans les représentations sociales. Une partie de la société burundaise continue de considérer qu’une femme doit avant tout rester au foyer. Marie Grace Niyizigama, business coach le rappelle : « L’accompagnement entrepreneurial a longtemps bénéficié presque exclusivement aux hommes. Les femmes désireuses d’entreprendre doivent alors composer avec des discours profondément ancrés, selon lesquels gagner de l’argent risquerait de les conduire vers de ‘’mauvaises fréquentations ‘’ ou de compromettre leurs chances de se marier.
Dans ce contexte, l’accompagnement ne peut donc pas se limiter aux aspects techniques de la création d’entreprise. Il doit aussi permettre aux professionnels qui accompagnent les entrepreneures de mieux prendre en compte les réalités sociales et les contraintes spécifiques auxquelles elles peuvent être confrontées. C’est précisément dans cette logique que la Toolbox propose des outils destinés aux structures d’appui à l’entrepreneuriat et aux business coaches
C’est précisément pour faire évoluer ce type de représentations qu’a été pensée la Toolbox entrepreneuriat féminin, explique Ouave Zongo Karine, consultante au sein du cabinet Empow’Her, qui en a piloté deux ateliers de dissémination de la toolbox entrepreneuriat féminin avec Enabel. L’outil répond, selon elle, à une question devenue centrale dans les programmes d’Enabel : comment mieux intégrer l’approche genre dans l’accompagnement des porteurs de projets ?
Un autre défi, plus intime, revient dans les témoignages et concerne la réaction du conjoint. Selon Santiana Niciteretse, certains maris perçoivent l’autonomie financière de leur épouse comme une perte de contrôle, avec la crainte qu’une femme économiquement indépendante devienne, à leurs yeux, ‘’incontrôlable’ ’Cette inquiétude peut se traduire par des tensions au sein du couple, voire par une résistance ouverte au projet entrepreneurial de l’épouse. C’est là que les accompagnateurs doivent appel à la masculinité positive.
Dernier obstacle identifié est lié à l’accès à la formation et à l’information entrepreneuriale. Nombre de femmes se lancent sans véritable feuille de route, faute de connaître les démarches à suivre ou les possibilités de financement qui s’offrent à elles. Inès Igiraneza, entrepreneure burundaise aujourd’hui accompagnée par un business coach ayant participé dans la dissémination de la toolbox, en a fait l’expérience. Portée avant tout par sa motivation, elle avançait au départ sans réelle visibilité sur la direction à prendre. C’est l’accompagnement d’un coach, dit-elle, qui lui a permis d’acquérir une méthode et de mieux structurer son parcours, au point que sa situation actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle de ses débuts.
L’expérience d’Inès illustre ainsi l’importance du rôle joué par les professionnels qui accompagnent les entrepreneures. Pour que cet accompagnement puisse répondre davantage aux réalités vécues par les femmes, les pratiques des structures d’appui doivent elles aussi évoluer.
C’est dans cette perspective que les deux premières journées du deuxième atelier ont été consacrées aux Structures d’Appui à l’Entrepreneuriat (SAE). Les participantes et participants ont notamment travaillé sur la cartographie de leurs expériences, revisité les acquis de la première formation et procédé à une revue de leurs plans d’action. L’objectif était de partir de ce qui avait été expérimenté sur le terrain pour identifier les progrès réalisés, les difficultés persistantes et les pistes d’amélioration.
Elargir le cercle des accompagnateurs
Le deuxième atelier a également permis d’élargir le cercle des professionnels formés à l’approche genre. Une deuxième cohorte de business coaches a été initiée aux outils de la Toolbox Entrepreneuriat Féminin, avec l’ambition de renforcer progressivement les capacités des acteurs chargés d’accompagner les femmes entrepreneures. L’enjeu est de faire en sorte que l’intégration du genre ne repose pas uniquement sur quelques acteurs déjà sensibilisés, mais puisse progressivement s’inscrire dans les pratiques des différentes structures d’appui à l’entrepreneuriat.
Des constats au changement des pratiques
Pour Zongo Karine, ces résistances ne disparaîtront pas au terme d’une simple formation. Il s’agit de schémas culturels profondément ancrés, qui ne peuvent évoluer que progressivement : sensibiliser d’abord, puis accompagner, étape par étape, le changement des mentalités.
Mais le deuxième atelier ne s’est pas limité au constat. Sa dernière journée a été consacrée à la capitalisation, réunissant les SAE ainsi que les business coaches des première et deuxième cohortes. Les participants ont mis en commun leurs expériences et les enseignements tirés des différentes étapes de la dissémination, avec l’objectif de réfléchir à la poursuite de l’intégration de l’approche genre dans l’accompagnement entrepreneurial.
L’enjeu est ainsi de dépasser la formation ponctuelle pour faire progressivement de l’approche genre une pratique durable au sein des structures qui accompagnent les entrepreneurs. La Toolbox ne vise pas à faire disparaître en quelques jours les obstacles rencontrés par les femmes, mais à donner aux professionnels des outils pour mieux les comprendre et adapter leur accompagnement.Pour autant, rien ne réduit les femmes entrepreneures burundaises à de simples victimes des circonstances. Ce qui domine, au contraire, c’est la reconnaissance de leur force et de la qualité de leurs initiatives. Le coaching ne se substitue pas à cette force. Il lui apporte un cadre, une méthode et, parfois, la confiance nécessaire pour tenir face aux résistances familiales et sociales.
C’est sans doute là toute l’ambition de la Toolbox : non pas faire disparaître ces obstacles en une semaine de formation, mais donner aux structures d’appui et aux business coaches les moyens d’accompagner les femmes, pas à pas, dans un environnement où les normes sociales, les contraintes économiques et les responsabilités familiales peuvent encore peser lourdement sur leur parcours. .
Un pas vers l’entrepreneuriat plus inclusif au Burundi !
