A mesure que les élections approchent, les insultes et les messages haineux entre militants de partis rivaux se multiplient, jusque dans les conversations les plus banales. Un chercheur en communication et des militants de terrain décryptent les ressorts de cette intolérance grandissante, tandis que le parti au pouvoir affirme vouloir y mettre un frein.
Il est un peu plus de 20 heures. Je rentre chez moi à bord d’un de transport en commun que tout le monde appelle « Cangacanga » ou « one one ». L’ambiance est ordinaire : certains passagers discutent à voix basse, d’autres sont scotchés sur leur téléphone pour tuer le temps. Puis, assis au siège de devant, un homme attire soudain l’attention de plusieurs passagers. Téléphone en main, il lit à haute voix un commentaire aperçu sur Facebook : « Izo mbwebwe, zirabonye ko amatora yegereje ziratanguye gutoba ». Intrigué, je lui demande de répéter la phrase. A peine l’a-t-il relue qu’un autre passager réagit. En quelques secondes, une discussion éclate. Le ton monte vite. Chacun défend sa position politique, accuse l’autre camp, justifie certaines attitudes, critique les adversaires. Pendant quelques minutes, ce transport s’est transformé en un espace où se rejoue, en miniature, une réalité bien plus large. « C’est normal, à l’approche des élections, les tensions politiques semblent réapparaître jusque dans les conversations du quotidien », lâche le chauffeur, pour calmer les esprits. Cette scène rappelle une question simple en apparence, mais lourde de conséquences : pourquoi les périodes électorales réveillent-elles presque toujours les discours d’intolérance et les messages de haine entre militants des différents partis politiques au Burundi ? Mais surtout, comment empêcher que les périodes électorales deviennent des sources de division sociale ?
Quand la compétition politique déborde dans le langage quotidien
A mesure que les échéances électorales approchent, le débat politique devient naturellement plus intense. Les partis mobilisent leurs militants, les prises de position se multiplient, chacun cherche à défendre sa vision. Mais cette dynamique démocratique s’accompagne parfois d’une dérive inquiétante, le langage politique cesse progressivement d’être un simple échange d’idées pour devenir un instrument de confrontation. Dans les quartiers, sur les réseaux sociaux ou dans les conversations ordinaires, certains mots reviennent régulièrement. Des surnoms péjoratifs apparaissent, des accusations circulent contre certains groupes politiques, des commentaires provocateurs installent peu à peu un climat de méfiance. L’adversaire politique cesse alors d’être perçu comme un concurrent démocratique pour devenir un ennemi à combattre.
Pourquoi les messages haineux en période électorale ?
Pour l’abbé Dieudonné Niyibizi, docteur en Sciences de l’information et de la communication, une certaine « valence haineuse » caractérise les communications politiques en période électorale, en particulier dans des contextes où le corps social n’a pas encore atteint un niveau suffisant de maturité et de tolérance politique. Dans ces environnements, où l’accès aux ressources et aux opportunités socio-économiques reste fortement indexé à l’appartenance politique, la compétition électorale tend à se transformer en un véritable enjeu de survie. Cette configuration réduit considérablement les marges de tolérance et favorise l’émergence de discours antagonistes et polarisés.
Il constate par ailleurs que l’engagement politique des jeunes s’inscrit souvent dans une logique d’anticipation de leur insertion socio-économique, en substitution à des dynamiques entrepreneuriales encore fragiles. Très présents et actifs sur les réseaux sociaux, ces jeunes y adoptent des formes d’expression marquées par la virulence, parfois par une violence symbolique à l’encontre des adversaires politiques, une posture qui s’explique aussi, selon lui, par la transmission intergénérationnelle de traumatismes et de mémoires conflictuelles qui continuent de structurer les imaginaires politiques contemporains.
L’impérieuse nécessité de revaloriser les voix modérées
Dans ce contexte, poursuit l’abbé Niyibizi, les valeurs évangéliques promues par les autorités religieuses, le pardon, la vérité, la solidarité, l’acceptation de l’altérité, ne disparaissent pas sous l’effet des tensions politiques. Mais leur portée s’affaiblit dans un espace public dominé par des logiques médiatiques de forte intensité, où prévaut ce qu’il qualifie de « dictature du bruit ». Dans un tel environnement, les discours modérés et porteurs de valeurs éthiques tendent à être marginalisés au profit de prises de parole plus spectaculaires et conflictuelles. Il insiste donc sur la nécessité de revaloriser les voix modérées et de faire émerger des acteurs capables de déconstruire les discours de haine, notamment en encourageant ceux qui, jusque-là, restent silencieux face à la montée de la violence symbolique, ce qui suppose, selon lui, un renforcement des capacités critiques et une responsabilisation accrue des citoyens dans l’espace public numérique.
Enfin, l’abbé Niyibizi estime que les responsables religieux, tout en poursuivant leur mission d’annonce du message du salut, jouent un rôle croissant dans le domaine de la santé mentale et du bien-être social. Une action qui pourrait, selon lui, être approfondie en intégrant une approche plus systémique de la guérison individuelle et collective. La communication, entendue comme processus d’auto-communication et de construction identitaire, révèle en effet des fractures persistantes au sein de la société burundaise. L’accompagnement des fidèles devrait dès lors s’inscrire dans un processus continu de transformation intérieure, orienté vers une guérison durable, condition, selon lui, essentielle à l’émergence d’une société apaisée et résiliente.
Paroles aux acteurs directs
D’autres acteurs de terrain pointent un facteur plus immédiat. Pour T.N.̽, membre du parti CNL, les frustrations sociales, certaines blessures historiques encore sensibles et le manque d’éducation citoyenne nourrissent aussi cette intolérance politique. Mais un facteur est devenu, selon lui, incontournable : l’espace qu’offrent les réseaux sociaux.
Un autre militant n’est pas loin de cette idée de T.N. « Actuellement, quelques secondes suffisent désormais pour publier un message provocateur capable d’atteindre des centaines ou des milliers de personnes. Derrière un écran, certains internautes se permettent des propos qu’ils n’oseraient jamais tenir en face à face », observe I.Y ̽., membre du parti Uprona.
La scène vécue dans ce bus l’illustre parfaitement, un simple commentaire publié en ligne a suffi à déclencher, presque instantanément, un affrontement verbal entre citoyens ordinaires.
Quand les mots fragilisent la cohésion sociale
Certains balaient les précédents propos d’un revers de main, les considérant comme de simples opinions politiques. Leurs conséquences dépassent pourtant souvent le cadre du débat démocratique. « Lorsque les citoyens commencent à s’insulter en fonction de leurs appartenances politiques, c’est progressivement la confiance entre individus qui s’affaiblit. La méfiance s’installe, les divisions se renforcent, le dialogue devient plus difficile. Dans un pays comme le Burundi, où la paix sociale demeure un enjeu fondamental, banaliser les discours haineux représente un risque réel », souligne I.Y.
Elle rappelle aussi que, dans la communauté, les conflits commencent rarement par des actes de violence visibles. Ils prennent le plus souvent naissance dans les mots : insultes répétées, stigmatisation, provocations permanentes, volonté de présenter l’autre comme une menace. Autant de paroles qui peuvent devenir les premiers éléments déclencheurs de fractures bien plus profondes.
Une responsabilité qui collective
Prévenir les discours de haine ne relève pas des seules autorités publiques, la responsabilité est collective. Les responsables politiques doivent d’abord mesurer l’impact de leurs propres discours, car les militants reproduisent généralement le ton adopté par leurs leaders. Quand les dirigeants privilégient l’agressivité, leurs partisans suivent la même logique. A l’approche des élections, chaque parole prononcée dans l’espace public prend un poids particulier.
Le secrétaire général du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, avait justement abordé le sujet, affirmant qu’au sein du parti, la consigne avait été donnée pour que cessent les mauvais propos et les messages haineux. Selon lui, aucune parole mauvaise, aucune parole semant la haine, ne devrait sortir de la bouche d’un militant. A ce sujet, il a dit : « On ne peut pas sortir de la prière pour aller insulter. » Il avait conclu son propos en assurant que le CNDD-FDD mettait en avant les bonnes paroles, celles de l’amour et de l’entente.
Reste à savoir si ces appels venant de la classe politique comme des autorités religieuses, suffiront à endiguer une dynamique qui, à chaque échéance électorale, semble se répéter.
PS : les initiales portant un astérisque représentent des personnes qui ont requis l’anonymat.
