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Cinéma : « Agasobanuye », ces voix rwandaises qui séduisent les cinéphiles Burundais

À Bujumbura comme à l’intérieur du pays, de petites salles de quartier attirent des spectateurs avec des films interprétés en kinyarwanda par des traducteurs rwandais. Pour un petit billet, les jeunes viennent moins chercher une traduction parfaite qu’une manière différente de vivre le cinéma. Le phénomène pose pourtant quelques questions. Pourquoi le kinyarwanda s’est-il imposé dans ces salles alors que le public est burundais ? Pourquoi voit-on surtout des traducteurs rwandais et beaucoup moins de Burundais qui font le même travail ? Pourquoi traduire oralement les films plutôt que de les doubler en kirundi ?

Il est 18 heures à Buterere. L’électricité manque encore dans le quartier. Je suis rentré tôt du travail, mais rester à la maison n’est pas très tentant : les moustiques commencent à se manifester. Je décide donc de sortir marcher. Quelques minutes plus tard, une voix attire mon attention. Elle vient d’une petite salle de cinéma. Je reconnais immédiatement cette façon particulière de raconter un film : c’est un « Agasobanuye ». Je connais déjà le phénomène. Depuis quelques années, les films expliqués (et non interprétés au sens strict) par des traducteurs rwandais comme Master Jake, Rocky Kimomo, PK et d’autres sont très consommés par de nombreux Burundais, jeunes et moins jeunes. Mais ce soir-là, au lieu de me contenter de les écouter de l’extérieur, je décide d’entrer pour constater par moi-même cette popularité.

À l’entrée, on me demande 500 BIF. Je paie et je franchis la porte. La salle est construite avec des matériaux rudimentaires. Il y fait chaud, très chaud même : il n’y a pas de climatiseur et la ventilation est limitée. À côté de moi, certains spectateurs ont retiré leur chemise. Pourtant, personne ne semble vraiment se plaindre. La salle est pleine. Sur l’écran, un film défile, accompagné d’une voix en kinyarwanda. Le traducteur n’interprète pas les scènes : il les explique et traduit parfois les dialogues entre les acteurs. Il réagit à l’action et en rajoute, avec une touche d’humour qui n’a souvent rien à voir avec ce qui se passe à l’écran. Je comprends bien la langue qu’il utilise. La recette est simple : les gens viennent parce que, grâce au traducteur-interprète, ils comprennent le film. Mais je me demande pourquoi ils préfèrent regarder un film expliqué en kinyarwanda alors qu’ils disposent d’autres langues pour accéder au cinéma.

L’interprétation fait partie du spectacle : « C’est deux plaisirs à la fois »

Dans la salle, je reconnais Don Bruce, le fils d’un voisin. Il est en sixième année primaire. Je lui demande pourquoi il aime les films des « Agasobanuye » alors qu’il apprend déjà le français à l’école. Sa réponse est spontanée : pour lui, les Agasobanuye offrent deux plaisirs en même temps, celui de regarder le film et celui d’écouter le traducteur le raconter avec humour et intensité. Bruce ne voit donc pas la voix du traducteur comme un simple outil pour comprendre une histoire étrangère. Elle fait partie du spectacle. Son préféré est Rocky Kimomo. Comme lui, beaucoup de jeunes connaissent les noms des traducteurs, savent reconnaître leurs voix et ont leurs préférences. Dans cette salle, le traducteur n’est pas seulement quelqu’un qui traduit : il devient presque un acteur supplémentaire du film.

Un régal pour 500 BIF

Justin est le propriétaire de cette salle. Père de trois enfants, il explique que cette activité l’aide à subvenir aux besoins de sa famille. Mais faire fonctionner une petite salle de cinéma de quartier demande de rester attentif aux goûts des spectateurs. Il faut connaître les nouveaux films, mais aussi les musiques qui circulent sur les réseaux sociaux et qui sont à la mode. Avant de lancer un film, Justin diffuse généralement au moins trois chansons, pour créer l’ambiance et faire patienter les spectateurs avant la projection. Surtout, il faut proposer régulièrement du nouveau. « La concurrence est rude. Je dois donc apporter des nouveautés », explique-t-il. Pour trouver les films, Justin recourt notamment à des sites rwandais auxquels il est abonné. Il y cherche les nouveautés, les télécharge, puis les diffuse dans sa petite salle.

Avec ces productions, les Burundais adoptent des références culturelles rwandaises

Pour le cinéaste Dieudonné Mizero, de Coprodac, la popularité des « Agasobanuye » s’explique principalement par la langue. Le kinyarwanda utilisé par les traducteurs est compris par de nombreux Burundais, ce qui facilite l’accès aux films. Mais cette consommation a aussi, selon lui, un impact culturel. Le cinéma influence les façons de penser, de parler et de se comporter. Il craint qu’à force de consommer ces productions, les Burundais n’adoptent progressivement des références culturelles rwandaises au détriment des leurs. Il s’interroge également sur la fidélité des explications données par les traducteurs, qui peuvent parfois modifier la compréhension des images et des histoires.

Cet expert de l’industrie cinématographique burundaise reconnaît néanmoins aux « Agasobanuye » une utilité particulière pour les personnes aveugles, qui peuvent accéder aux histoires grâce aux explications orales des traducteurs. Il rappelle enfin que le cinéma burundais souffre d’un manque de soutien, d’un manque de collaboration entre les professionnels et, surtout, de l’absence d’un cadre légal et réglementaire adapté. Selon lui, le cinéma devrait être considéré comme une véritable industrie, capable de générer des revenus et de promouvoir la culture burundaise. Avant de se lancer sur le marché des « Agasobanuye », le pays devrait donc mieux structurer son propre secteur cinématographique.

À Buterere, en attendant, la projection des films traduits en kinyarwanda continue. La chaleur n’a pas diminué. L’électricité n’est toujours pas revenue dans le quartier, mais le ronronnement du petit groupe électrogène se poursuit. Dans la salle, les spectateurs restent concentrés. Certains rient, d’autres commentent les scènes. La voix du traducteur continue de remplir la pièce. Pour 500 BIF, ils ne sont pas seulement venus voir un film : ils sont venus le vivre à leur manière.

 

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