article comment count is: 0

La gratuité de la scolarité mise à l’épreuve : dans la pratique, certains parents continuent de payer

Malgré la politique de gratuité scolaire instaurée au Burundi en 2006, puis étendue au quatrième cycle en 2012, certains parents et responsables d’établissements estiment que sa mise en œuvre n’est pas pleinement effective. Pour eux, l’affirmation selon laquelle l’école fondamentale est gratuite ne correspond pas toujours à la réalité. Le directeur national de la SOJEPAE appelle, quant à lui, à des contributions scolaires responsables.

La mesure de gratuité de l’enseignement primaire au Burundi a été annoncée le 26 août 2005 par le président Pierre Nkurunziza. Cet engagement visait à supprimer les frais de scolarité et à faciliter l’accès à l’école pour tous les enfants, particulièrement au niveau primaire. La mesure a ensuite accompagné la réforme de l’enseignement fondamental, qui a porté la scolarité de base à neuf années. Ainsi, la gratuité a été étendue jusqu’en neuvième année en 2012 et a produit des résultats. Mais actuellement, d’après la plupart des parents de la commune Ntahangwa que nous avons approchés, la gratuité de l’enseignement fondamental se limite essentiellement à l’exemption du minerval. Pour le reste, les parents sont appelés à payer diverses contributions : rémunération des sentinelles, réparation des infrastructures, achat de matériel, débouchage des toilettes, approvisionnement en eau, etc.

« L’enseignement de base est payant. Il n’est plus gratuit, c’est un secret de polichinelle », se lamente l’un des parents interrogés. « Il ne faut plus nous tromper. L’enseignement primaire n’est pas du tout gratuit. J’ai commencé à payer il y a plus de quatre ans  5 000, puis 10 000, 15 000 et aujourd’hui 20 000 BIF. Imaginez que je paie 40 000 BIF par trimestre pour mes deux enfants », s’insurge-t-elle. Cette mère raconte que, parfois, les parents ne savent même pas à quoi l’argent collecté est destiné. « Lors des assemblées générales des parents, on ne nous explique pas toujours la finalité de cet argent. Les enfants ne me montrent pas non plus de reçu », affirme-t-elle. Son mari renchérit : « J’ai failli être en désaccord avec ma femme à cause de ces contributions. Je peux payer jusqu’à 50 000 BIF par trimestre. Les contributions ne sont pas uniformes. »

Renvoi temporaire ou confiscation des résultats comme sanctions

«Un jour, notre enfant était partie à l’école, mais elle est revenue parce qu’on leur réclamait depuis un certain temps une contribution de 20 000 BIF. Elle a alors pris l’argent destiné aux provisions que je laissais habituellement quelque part sur l’armoire pour sa mère, puis elle est retournée à l’école. Ma femme a cherché cet argent en vain. Elle croyait que je ne lui avais pas laissé d’argent pour les provisions », raconte-t-il. Son épouse soulève un autre problème. Selon elle, il faut également payer lorsqu’on demande une place dans une école pour son enfant. Les parents à faibles revenus obtiennent difficilement ces places.

Selon une autre source ayant requis l’anonymat, les résultats ne sont parfois pas communiqués aux élèves dont les parents n’ont pas payé les contributions réclamées pour les trois trimestres. « L’année dernière, on nous demandait de payer 10 000 BIF par trimestre. À cause d’un accident dont mon enfant a été victime à l’école, toutes mes économies sont parties dans son opération. Je n’ai donc pas pu payer les 10 000 BIF. Le jour de la proclamation des résultats, ceux des élèves dont les parents n’avaient pas payé ces frais ne leur ont pas été remis. On nous a expliqué qu’il s’agissait de frais destinés à l’achat de bancs-pupitres et on nous a donné des reçus. Pourtant, nos enfants s’assoient par terre », témoigne-t-elle.

Un autre parent rencontré dans la zone Kinama salue toutefois les efforts de certains directeurs qui, selon lui, ne restent pas les bras croisés. « Ils essaient plutôt de mieux gérer les moyens disponibles, qui sont insuffisants et n’arrivent pas toujours à temps. Je ne trouve pas mauvais que les parents contribuent un peu », souligne-t-elle.

Des frais de fonctionnement jugés insuffisants

La politique éducative burundaise s’inscrit également dans le cadre des engagements internationaux. En tant que signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant, le Burundi reconnaît le droit de chaque enfant à l’éducation, fondé sur l’égalité des chances. Cette convention a été ratifiée par le Burundi par la loi n° 1/15 du 18 janvier 2005. Dans le budget de l’État burundais pour l’exercice 2024-2025, le montant alloué à l’éducation s’élève à 731,1 milliards de BIF, soit 254,1 millions de dollars américains (USD), contre 499,1 milliards de BIF, soit 176,6 millions d’USD, en 2023-2024. Cela représente une augmentation nominale de 231,9 milliards de BIF entre les deux exercices budgétaires.

Les établissements scolaires sont, en principe, dotés de frais de fonctionnement depuis l’année scolaire 2008-2009. Toutefois, certains responsables d’écoles affirment que les montants alloués ne suffisent pas à couvrir les besoins, rendant la gestion quotidienne difficile. Les écoles sollicitent alors, à travers les assemblées générales des parents, des contributions destinées au fonctionnement des établissements et à l’amélioration des conditions d’apprentissage.

Un responsable scolaire, qui a requis l’anonymat, affirme que son établissement respecte le principe de gratuité scolaire. Il reconnaît cependant que les frais de fonctionnement alloués ne suffisent pas à assurer tous les besoins de l’école. Les responsables cherchent alors d’autres alternatives. « Par exemple, l’année dernière, nous avions un projet de construction de salles de classe. Nous avons d’abord discuté avec les parents et leur avons expliqué que c’était pour le bien de leurs enfants. Ils ont accepté de contribuer. Chaque élève payait entre 5 000 et 10 000 BIF », explique-t-il. Ce responsable assure que tout se déroule dans la transparence. Le comité des parents suivrait de près la réalisation des activités. « Pour que la gratuité soit réellement effective, il nous faudrait un personnel enseignant suffisant ainsi que davantage de matériel », conclut-il.

« L’exigence du paiement scolaire a un impact négatif »

D’après un responsable de la direction communale de l’enseignement ayant requis l’anonymat, la gratuité de l’école fondamentale est, dans l’ensemble, respectée. «En ce qui concerne les contributions des parents, nulle part il n’est écrit que les responsables scolaires doivent collecter de l’argent auprès d’eux. S’il faut le faire, cela doit se faire en concertation avec les parents, à travers le comité des parents et le comité de gestion de l’école. Et tout doit se dérouler dans la transparence. Il faut également présenter aux parents le bilan des réalisations », confie-t-il.

Selon Ninganza David, de la Solidarité de la jeunesse chrétienne pour la paix et l’enfance (SOJEPAE), autrefois, l’école était obligatoire et les élèves bénéficiaient de la gratuité scolaire, ce qui, selon lui, n’est plus toujours le cas ces dernières années. « Nous avons constaté des recouvrements forcés ou négociés de la part des directeurs, notamment pour payer les veilleurs non engagés par le ministère de l’Éducation, financer la reconstruction des salles de classe et des latrines, ou encore rémunérer des enseignants vacataires, faute d’un personnel suffisant recruté par le gouvernement », explique-t-il. Il recommande des contributions scolaires responsables, capables de protéger chaque enfant. Selon lui, l’exigence de paiement a un impact négatif sur la réussite scolaire, car ces recouvrements peuvent entraîner des renvois temporaires, des échecs scolaires et des abandons, particulièrement au sein des familles vulnérables. « L’éducation est une responsabilité du gouvernement. Celui-ci doit mobiliser les ressources nécessaires et mettre à disposition un personnel enseignant suffisant et qualifié. Les parents prennent le relais là où l’apport de l’État devient insuffisant. Les administrateurs locaux doivent mener un plaidoyer actif en faveur des enfants démunis. Quant aux inspecteurs, ils doivent veiller à l’application de pratiques justes et non discriminatoires », suggère-t-il.

La gratuité de l’enseignement ne peut se limiter à une promesse inscrite dans les textes si, dans la pratique, certaines familles continuent de supporter des charges qui devraient relever du fonctionnement normal des écoles. Rendre cette gratuité réellement effective suppose que l’État comble les insuffisances qui poussent aujourd’hui certains établissements à solliciter la contribution des parents.

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion