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Justice transitionnelle : « J’ai tué, je l’avoue mais pardonnez-moi » !

Alors que le Burundi poursuit sa quête d’une réconciliation véritable, après le passé douloureux, le débat sur les mécanismes de justice transitionnelle demeure. Des familles de « bourreaux et de victimes » ont décidé de devancer la Commission Vérité Réconciliation, pour se pardonner. Le chercheur historien et ancien commissaire de la CVR, Aloys Batungwanayo déplore l’absence d’un véritable volet de justice pénale et de poursuites judiciaires formelles pour les crimes du passé au Burundi. Tribune.

Dans certains coins du Burundi, des citoyens ont commencé à se dire la vérité. C’est notamment à Ruyigi en province Buhumuza où les familles des victimes et leurs bourreaux échangent des aveux et des repentirs. En fait, des pays qui sortent de conflits ou de troubles, où la justice n’a pas été capable de fonctionner et de rendre justice, il est nécessaire d’établir des mécanismes de justice transitionnelle. Ces mécanismes reposent sur quatre piliers : la justice punitive, la recherche de la vérité, les réparations et le vetting (l’assainissement des institutions ou de leurs membres afin de les empêcher de continuer à commettre des crimes). Dans les sociétés qui sortent de conflits ou de troubles sociopolitiques ou identitaires, on a toujours besoin de l’un de ces piliers, voire de tous, dans la mesure du possible.

Le diocèse de Ruyigi, par exemple, s’est engagé dans cette voie en 2014, avant que l’initiative ne s’étende à d’autres diocèses. Ces actes de mémorialisation sont très importants dans la mesure où ils prennent en compte toutes les mémoires, alors que la plupart des mécanismes officiels de justice transitionnelle ont tendance à privilégier certaines mémoires au détriment d’autres. Même lorsque les recherches sont bien menées, l’exploitation qui en est faite dépend souvent de la volonté politique du régime en place. Les mémoires oubliées sont fréquemment remises en lumière par les structures informelles, ce qui contribue à compléter, voire à renforcer, le processus de réconciliation dans un pays déchiré par des crises identitaires ou d’autres types de conflits. Peut-on parler de réconciliation nationale lorsqu’une partie des victimes ne retrouve ni son histoire ni sa souffrance dans la mémoire officielle ?

Pourquoi les personnes qui reconnaissent leurs crimes du passé ne sont pas poursuivies ?

Le Burundi est en train de mettre en œuvre deux piliers sur quatre des mécanismes de justice transitionnelle à savoir : la vérité institutionnelle et les réparations. Dans le processus de recherche de la vérité, on ne met pas d’accent sur le vetting ou la non répétition des crimes pourtant prévu par la loi régissant la Commission Vérité et Réconciliation (CVR). Dans le cadre du vetting, par exemple, l’auteur des crimes du passé est mis à l’écart des institutions de prise de décision. C’est-à-dire qu’il n’a pas de droit de se faire élire des élections collinaires aux échéances présidentielles. Mais au Burundi, ce n’est pas le cas.

Dans le traitement du passé, le Burundi a repoussé le mécanisme de justice punitive. En novembre 2007, les accords signés avec l’Onu en présence du 1er Vice-Président de la République Martin Nduwimana, ont exclu le volet justice. Par conséquent, le pays ne dispose pas de cadre juridique pour des poursuites judicaires contre les personnes qui ont avoué être impliqués dans les « cold cases ».

En quoi les mécanismes informels ont-ils joué un rôle important ? 

L’importance des mécanismes informels est de pouvoir apaiser les douleurs des victimes et des personnes accusées. Ils sont coordonnés par des gens simples, considérés comme des gens proches des victimes et des auteurs, contrairement aux pouvoirs publics ou leurs délégués. Et c’est parce que leur confiance envers l’Etat est limitée.

Au Burundi, on est parfois passé par le secteur informel, avec MIPAREC (Ministère Paix et Réconciliation Sous la Croix), adossé à l’Église des Amis. Il a commencé à travailler en 1995 à Kibimba, où des élèves ont été brûlés vifs et où des habitants des environs ont également été tués. Cette organisation a abordé principalement l’aspect psychologique, parce que les troubles dont on parle affectent profondément la psychologie des personnes.

Cette structure a commencé à réunir des victimes et d’autres personnes qui se considéraient comme des bourreaux en raison de leur identité, alors qu’en réalité, toutes étaient elles-mêmes victimes. Les victimes Bahutu voyaient les victimes Batutsi comme leurs bourreaux, et inversement. À Rutegama, il y a eu le mariage d’une jeune femme tutsie avec un jeune homme dont le père avait tué celui de cette jeune femme.

Le trauma healing, un passage obligé ?

Lorsque les personnes affectées par les conflits ne reçoivent pas d’accompagnement psychologique, toutes les autres procédures risquent d’échouer. Pourquoi ? Parce que, qu’il s’agisse des auteurs, des victimes ou de leurs familles, toutes les personnes touchées par un conflit armé, identitaire ou sociopolitique sont, d’une manière ou d’une autre, affectées psychologiquement. Autrement dit, elles sont traumatisées. Comment peut-on réconcilier des personnes traumatisées sans prendre en charge leurs traumatismes ? Cette dimension est d’autant plus importante au Burundi que, lorsqu’une personne souffre de traumatismes, on dit souvent qu’elle est folle (Yarasaze, yaragwaye akabonge). Cette réalité ne doit en aucun cas être ignorée. C’est l’ONG THARS qui travaille activement sur ce volet.

Il faut d’abord guérir les blessures du passé

Un exemple est particulièrement parlant. En 2018, l’INSBU a réalisé une enquête sur la santé mentale de la population. Les résultats ont révélé que six personnes sur dix présentent des difficultés psychologiques, tandis que quatre personnes sur dix souffrent de troubles graves nécessitant impérativement une prise en charge. Ces chiffres sont préoccupants. Imaginez qu’un gouverneur fasse partie de ces quatre personnes sur dix, ou qu’un ministre soit concerné. Imaginez qu’un militaire, qu’il soit haut gradé ou subalterne, ou encore un magistrat du siège ou du parquet, entre dans l’une de ces catégories. Quels pourraient être leurs actes face à une personne appartenant à la famille ou à l’ethnie qui leur a fait du mal ? Comment reconstruire des institutions justes et une société apaisée si les traumatismes de ceux qui gouvernent, jugent, administrent ou assurent la sécurité ne sont jamais pris en charge ?

Sans une prise en charge des traumatismes, on ne peut pas guérir une société qui sort d’un conflit. Bref, au niveau communautaire, les mécanismes informels jouent un grand rôle de rapprochement mais également de gestion de traumatismes.

En conclusion, c’est très important que ces mécanismes informels fassent leur travail pour non seulement compléter l’action des pouvoirs publics mais surtout pour leur efficacité, car ils prennent en compte toutes les souffrances.

 

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