Au Burundi, les préjugés et les stéréotypes continuent d’influencer les relations sociales, politiques et parfois même économiques. Réduire une personne à son origine régionale ou ethnique, son appartenance politique, son genre, sa profession, sa religion, son statut social ou encore son handicap reste une réalité pour de nombreux Burundais. Lorsque l’identité devient une étiquette, quelles en sont les conséquences ? Comment ces stéréotypes continuent-ils de façonner les rapports entre les citoyens ?
Qui ne s’est jamais retrouvé confronté à une remarque du type « Barya ni babandi, nta bishasha » (On les connait, il n’y a rien de nouveau venant d’eux) ou « Ivyo ni ivy’abanaka, wewe nturimwo » (Cela est fait pour tels, vous n’êtes concernés) ? Derrière ces expressions du quotidien se cachent des jugements qui enferment les individus dans une identité supposée, sans tenir compte de leurs compétences ou de leur personnalité.
A Rukeco, lors de la campagne électorale de 2025, Souavis Mpawenayo, une femme vivant avec un handicap, lançait un appel aux candidats : « Ne nous jugez plus d’après nos handicaps. Donnez-nous l’opportunité de prouver nos compétences. Nous sommes intelligents et capables. » Son témoignage rappelle que les préjugés ne concernent pas uniquement les appartenances ethniques ou politiques. Ils touchent également les personnes en situation de handicap, les femmes, les jeunes et bien d’autres catégories de la population.
Les témoignages recueillis montrent que ces stéréotypes changent de forme sans disparaître. Ils influencent encore les recrutements, les relations sociales, les débats politiques et les échanges sur les réseaux sociaux.
Kessy* en sait quelque chose. A plusieurs reprises, elle a renoncé à postuler à certains emplois par peur d’être jugée sur son apparence physique. Elle se souvient d’une remarque particulièrement blessante : « Ninde yaguheze ko mwebwe mu kuronka akazi ari compétences intellectuelles ? Ba mureke aba * bashushe imitwe ; mwe muzobabera abafasha. » (Qui vous a trompé que les compétences intellectuelles suffisent pour vous pour être embauchées ? Laissez les * qui ont des têtes bien faites, vous vous deviendrez leurs épouses) Pour elle, ces stéréotypes liés au genre et à l’apparence peuvent freiner une carrière avant même qu’elle ne commence.
Des divisions héritées de l’histoire ?
Pour Adrien Sibomana, ancien Premier ministre sous la présidence de Pierre Buyoya, l’origine de ces stéréotypes remonte à la période coloniale.
« Les divisions sociales au Burundi ont été institutionnalisées par le colonisateur selon la logique du « diviser pour régner ». Avant la colonisation, sous la monarchie, ces classifications n’existaient pas de cette manière. Le colonisateur est venu avec l’idée de races prétendument supérieures, une idéologie qui existait également en Europe et qui a notamment nourri les théories raciales ayant conduit à la Seconde Guerre mondiale. » Selon lui, cette politique a renforcé les distinctions identitaires au Rwanda et au Burundi. Après les indépendances, certains acteurs politiques se sont appuyés sur ces divisions pour conquérir le pouvoir.
« Depuis l’indépendance, le Burundi a connu plusieurs crises majeures. Ces divisions n’ont jamais apporté de solution, elles ont seulement freiné le développement du pays, entretenu la pauvreté et empêché les Burundais d’avancer ensemble », estime-t-il.
Pourquoi ces préjugés persistent-ils encore ?
A cette question, Adrien Sibomana répond de manière nuancée. Pour lui, certains responsables politiques continuent d’exploiter les stéréotypes identitaires afin de mobiliser des soutiens électoraux. En revanche, il observe une évolution chez les jeunes : « Aujourd’hui, si vous ne travaillez pas, si vous n’étudiez pas ou si vous n’êtes pas entreprenant, ce ne sont ni vos origines régionales ni votre appartenance ethnique qui vous garantiront une promotion sociale. Ce qui compte désormais, ce sont les compétences, l’intelligence et la technicité. » Il ajoute que les nouvelles générations semblent progressivement s’éloigner de cette logique de globalisation identitaire, même si certains discours politiques continuent de l’alimenter.
Un défi pour la cohésion sociale
Pour Adrien Sibomana, les stéréotypes fragilisent inévitablement la cohésion sociale. Il rappelle le rôle traditionnel des Bashingantahe, autrefois garants de la paix et de la bonne cohabitation au sein des communautés : « Les Bashingantahe étaient investis par la communauté en raison de leur intégrité. Leur mission consistait à préserver l’harmonie sociale et à réconcilier les personnes en conflit. » Il insiste aussi sur la différence entre les Bashingantahe et les Abahuza : « Les Abahuza sont des conciliateurs désignés par les autorités dans un cadre institutionnel. Les Bashingantahe, eux, sont reconnus par la communauté. Leur légitimité repose sur la confiance collective, et non sur une nomination administrative. »
Selon lui, perpétuer les valeurs portées par les Bashingantahe permettrait de renforcer les liens sociaux et de prévenir les divisions.
Les réseaux sociaux, nouveaux amplificateurs des stéréotypes ?
Le socio-anthropologue Lambert Hakuziyaremye estime que les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un puissant vecteur de diffusion des préjugés : « Dans l’espace public, certaines personnes hésitent à tenir des discours discriminatoires. Mais sur les réseaux sociaux, elles profitent souvent de l’anonymat ou du faible contrôle pour diffuser des messages de haine ou des stéréotypes. » Selon lui, ces discours représentent un véritable problème de société, d’autant plus qu’ils sont parfois relayés par des personnalités considérées comme des modèles. Lorsqu’un leader véhicule un discours stigmatisant, certains citoyens finissent par l’adopter comme une vérité. Ces propos peuvent progressivement conduire à des divisions profondes, voire à des situations dramatiques. »
Choisir les compétences plutôt que l’appartenance
Adrien Sibomana appelle les jeunes à dépasser les logiques identitaires. Pour lui, Lorsqu’ils votent ou choisissent leurs dirigeants, ils devraient d’abord regarder les compétences, la capacité à améliorer les conditions de vie de la population et à développer l’économie, plutôt que les appartenances ethniques, régionales ou politiques.
Il met enfin en garde contre l’émergence de nouvelles formes de divisions, fondées notamment sur les inégalités sociales, les appartenances partisanes ou les différences de niveau de vie. Autrement dit, si les stéréotypes hérités du passé tendent à s’atténuer, d’autres formes de catégorisation risquent d’apparaître.
