Tout se paie ici-bas, dit-on. Linda*, elle, a payé un prix exorbitant pour son rêve d’Éldorado. Victime d’un système cynique et aveugle, elle a dû vivre l’enfer pour survivre loin des siens. Aussitôt arrivée, Nairobi se transforme en une jungle où ses bienfaiteurs se transforment vite en prédateurs. Récit
Linda* n’a jamais été gâtée par la vie. Née dans une famille modeste dans un village du nord du Burundi, la jeune quitte les siens à 14 ans seulement pour devenir domestique à Bujumbura. Elle a la chance de tomber sur des employeurs bienveillants. Le travail reste dur et le peu qu’elle gagne, à peine 50 000 Fbu par mois, ne suffit plus pour partager entre sa famille et ses besoins. C’est alors qu’elle tente un voyage incertain, un terrain ou l’herbe serait « encore verte » ; le Kenya.
Linda trouve un piston ; Celui qu’elle appelle « bienfaiteur » lui promet de la conduire dans une sorte de paradis où l’argent coulerait à flot. Mais la porte vers l’ascension a un prix : elle se retrouve à Nairobi avec une dette de 800 000 Fbu à rembourser à l’homme qui lui a trouvé « un emploi et tout le nécessaire » dans la capitale kényane.
Coup de poker vicieux
À Nairobi, la réalité ne tarde pas à rattraper Linda. Dès son arrivée, la jeune fille se heurte aux malentendus. Le « samaritain » qui devait la guider se révèle être un trafiquant, la confiant à une famille qui avait besoin d’une domestique. Mais le destin n’est pas de son côté. Son laissez-passer, tamponné pour un motif de « culte » est valable pour un mois seulement. Un autre mur qui se dresse est celui de la barrière linguistique. Linda ne parlait que le kirundi et un peu de français, tandis que la patronne et ses enfants ne comprenaient que le swahili et l’anglais. Comment concilier la soumission qu’une ouvrière doit à sa maîtresse et l’impossibilité de toute communication ? Game over – disent les anglophones.
Incapable de communiquer, Linda est renvoyée. Et cela ne suffit pas ; son laissez-passer lui a été confisqué. Comble de malheur, la jeune femme n’a déjà payé qu’une partie de sa dette à « l’homme de Bujumbura ». C’est ainsi que Linda se retrouve seule, dans une rue d’une ville immense, où elle n’a ni repère ni personne pour lui montrer quelle direction prendre.
De la rue au piège des prédateurs
Abandonnée dans “Jamhuri Estates”, Linda se retrouve seule, sans papiers, sans contact ni possibilité de se faire comprendre. Son pseudosauveur ne répond plus aux messages et les trente mille Fbu qui lui restent ne lui servent à rien, ne sachant même pas par où et comment les changer en Shillings kényans. Tic-Tac, un autre homme se propose pour l’aider. Soyez-en sûrs, ni lui ni l’autre qui a amené Linda à Nairobi, nul n’est l’Ange-Gardien qu’attend désespérément la petite Linda.
Déjà, les deux se connaissent bien. D’ailleurs, après sa prise d’acte pour aider la malheureuse Linda, il commence à lui rappeler qu’elle doit de l’argent au premier « bienfaiteur ». Il promet de trouver un interprète burundais, de négocier avec son ancienne patronne pour récupérer son laissez-passer et de lui dénicher un emploi. Si vous avez séjourné à Nairobi, ne fût-ce que pour quelques heures, vous savez bien que là, rien, si petit service soit-il, n’est gratuit. La jeune fille se retrouve alors piégée, à la merci de ce nouveau contact qui veut profiter de la vulnérabilité de la “mrembo Burundaise” pour assouvir ses avidités sexuelles. Nous vous épargnons des détails de cet épisode. Mais que pouvait faire Linda quand elle se retrouve dans une pareille situation, dans un pays étranger ?
Le chemin du salut
Linda rencontre, plus tard, une Burundaise installée depuis longtemps à Nairobi. Instinct de survie. Elle profite de cette rencontre éclair pour déballer tout son calvaire et sauter sur l’occasion pour demander un emploi. L’opportunité rencontre la préparation. Madame est d’accord, Linda est de nouveau embauchée, cette fois sans intermédiaire. Certes, elle est obligée de se lever chaque jour à 5 heures du matin avec un emploi du temps chargé sur la journée. Entre deux maux, on choisit le moindre ; dit-on. Voilà que l’innocente Linda est, enfin, en sécurité. Cependant, le chemin vers la stabilité qui a fait quitter les siens à Linda est encore loin d’être rencontré.
Le prédateur sexuel de l’éprouvée, malgré ce qu’il a passé des nuits à abuser d’eller, réclame encore une part de sa rémunération. Pour justifier cela, il démontre qu’il a fourni à Linda une carte d’identité. Après tout, qui aurait embauché une sans-papiers burundaise, incapable de se défendre face à la police ? Parenthèse : ladite carte d’identité est fausse, quoiqu’ayant garanti le séjour à Nairobi pour Linda.
Aujourd’hui, la jeune fille travaille dur, d’abord pour rembourser ses « sauveurs-ravisseurs », ensuite pour apprendre le swahili sur le tas, un bouclier contre cette ville sans merci qui a volé son innocence. Chaque jour, elle lutte pour survivre, gérant les séquelles de sa quête d’un avenir meilleur, tout en résistant aux avances de ses pseudo bienfaiteurs qui menacent de la livrer à la police si elle refuse de coopérer.
L’EAC : protection ou illusion pour les jeunes burundais ?
Le cas de Linda, comme celui de milliers de jeunes burundais qui immigrent au Kenya, pourrait nous amener à nous interroger sur l’illusion du protocole de libre circulation des personnes au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), perçu comme une lueur d’espoir par beaucoup, mais dont la réalité est tout autre. Le Kenya, comme tout autre pays de la communauté, continue d’appliquer ses propres lois nationales, au détriment de cette organisation d’intégration dont il est pourtant membre fondateur.
Pour travailler légalement au Kenya, un citoyen burundais, comme tout autre étranger, doit impérativement avoir un permis de travail valide. Sans ce document, il est considéré comme clandestin et ne bénéficie d’aucune protection légale. Ainsi, la plupart des jeunes burundais qui émigrent vers le Kenya sans permis de travail s’exposent à des risques importants, comme l’arrestation et la détention, l’expulsion et l’exploitation.
Cette dernière forme est le sort de beaucoup de ces jeunes burundais. Les employeurs profitent de leur vulnérabilité pour les sous-payer, leur imposer des conditions de travail abusives ou même les faire travailler gratuitement. La menace de les dénoncer à la police est un moyen de pression constant pour les maintenir sous le joug.
Et si le gouvernement du Burundi approchait celui du Kenya pour alléger les exigences en ce qui concerne les travailleurs migrants ressortissants des deux pays ? Cela apaiserait le fardeau à ses enfants comme Linda qui, dans tout ça, ne cherchent qu’à gagner leur vie au seul prix de leur propre sueur et, cerise sur le gâteau, améliorer la situation économique de leurs familles respectives. En fait, c’est toute la nation qui a à y gagner.
PS : quoique le phénomène des jeunes burundais qui migrent à la recherche du travail dans les pays limitrophes ou de la sous-région reste d’actualité, cette histoire de Linda a été recueillie par notre rédaction, il y a près d’une année.
* : nom d’emprunt, utilisé dans le seul but de préserver la réputation de la victime.
