article comment count is: 0

« Je suis hutu, je suis tutsi ». Comment l’as-tu su ?

Savoir ou ne pas savoir ? Lui dire ou ne pas lui dire ? Parfois, quand vient le moment de parler de l’identité ethnique à son enfant, bien des parents sont désemparés ou s’y prennent maladroitement, au risque de projeter sur leurs enfants les traumatismes du passé qu’ils ont vécus ou hérités. Comment transmettre cette réalité sans verser dans le piège de la haine ethnique ni hypothéquer la santé mentale de sa descendance ?

Dans un ouvrage collectif intitulé Chroniques des Grands Lacs, paru en 2020 aux éditions Sépia, un auteur burundais raconte comment il a appris qu’il était tutsi. Il écrit : « (…). Ma cousine m’expliqua patiemment que les militaires qui avaient tué Ndadaye étaient tutsi, que le président Ndadaye était hutu et que donc les hutu qui l’avaient élu, ne pouvant pas tuer les militaires tutsi armés, s’en prenaient aux civils tutsi non armés. Elle me conseilla de faire très attention parce qu’ils pourraient me tuer aussi. C’est par ces phrases, simples et claires comme l’eau de roche que j’appris que j’étais tutsi (…) ».

La transmission de l’identité, dans les sociétés de l’oralité, se murmure au coin du feu par les parents. Elle se susurre aussi au comptoir d’un bar, entre amis en train de siroter des bières, ou lors des fêtes familiales aux heures avancées de la nuit.

Un ami du quartier, âgé de 40 ans, à qui la question a été posée, explique : « Chez nous, dans une province du Sud du pays, c’est lors d’une attaque rebelle suivie d’une terrible riposte de l’armée que j’ai appris que j’étais hutu. Face aux nombreuses victimes civiles, dont certains voisins, mon oncle a expliqué, à mon grand frère qui avait alors 9 ans et à moi, pourquoi des personnes qui n’avaient rien fait de mal avaient été tuées. Sans tambour ni trompette, il a dit : « Parce qu’elles étaient hutu ».

C’est la manière de l’apprendre qui compte

Si ce n’est pas un parent qui éclaire la lanterne d’un enfant ou d’un adolescent, son milieu de socialisation s’en charge. D’une manière ou d’une autre, les Burundais capables de discernement finissent par apprendre leur appartenance ethnique. Dans certains cas, cette révélation s’accompagne même de mises en garde : éviter autant que possible les militaires, les hutu, les tutsi, etc.,  parce qu’« ils ne nous veulent que du mal ». Et c’est là que ça devient dangereux.

Connaître son appartenance ethnique n’est pas, en soi, un problème. Un regretté collègue écrivait à ce sujet : « C’est normal de parler à son enfant des réalités conflictuelles ethniques liées au passé, parce que même si vous ne le faites pas, il l’apprendra un jour, soit par son environnement, soit par d’autres moyens. »

Ce qui compte, c’est la manière dont cette réalité est transmise, car elle façonne parfois la perception que l’on développe de l’autre. Les circonstances dans lesquelles cette information est découverte, le ressenti de celui qui la reçoit ainsi que son vécu influencent profondément la manière dont elle sera intériorisée et digérée. Par ailleurs, sur la question « Qui est hutu ? Qui est tutsi ? », André Nikwigize explique, dans son ouvrage « Ethnisme et tragédies au Burundi » sorti en 1992, que ces identités ont évolué au fil de l’histoire et qu’elles ne peuvent être comprises comme des catégories fixes ou purement biologiques.

Le silence assourdissant des mères

Il y a pourtant un acteur de cette transmission que l’on mentionne rarement : la mère. Dans la configuration socio-culturelle burundaise, la femme incarne la vertu de la retenue. Pour la psychanalyste Mélanie Klein: une mère qui porte, sans le savoir, une peur non traitée, une haine contenue, une méfiance viscérale vis-à-vis d’un groupe, peut projeter ces états dans l’enfant sans prononcer un seul mot.

Mais l’inverse est aussi vrai. La mère, en accueillant ses angoisses par résilience ou par d’autres mécanismes de guérison, peut éviter une ‘’intoxication’’ de sa descendance.  Dans son livre autobiographique La lame a déchiré la nuit, mais pas l’espoir, le Dr Jean-Bosco Ndihokubwayo raconte comment, à 13 ans, il a vu son père périr en 1972. Il aurait pu hériter de la haine. Il n’en a rien été et il attribue cette trajectoire à sa mère. « Elle pleurait, mais elle n’a jamais, une seule fois, jamais pensé que c’était tous les Hutu qui avaient assassiné mon père. » 

Autrement dit, il faut faire preuve de nuance lorsqu’on aborde ces questions avec les enfants ou les proches. Idéalement, parler de l’identité ethnique à son enfant devrait se faire sans raviver en lui les flammes de la haine ni réveiller les démons du passé. Car transmettre sans précaution ses blessures ou ses peurs revient souvent à transmettre aussi ses traumatismes, au risque d’affecter sa santé mentale.

Au fond, le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir quand un enfant apprendra qu’il est hutu ou tutsi, mais plutôt ce qu’il ressentira au moment où il l’apprendra. Car, entre transmettre une identité et transmettre une peur, la frontière est parfois mince. Et de la manière dont une génération raconte son passé dépend souvent la capacité de la suivante à construire un avenir moins hanté par celui-ci.

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion