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Abagabo mu gahinda : dévoiement ou autre face de la lutte contre les VBG ?

Elle intrigue et suscite le débat, au point d’avoir retenu l’attention du président de la République. Basée à Kayanza, l’association Abagabo mu gahinda (« Les hommes en détresse ») défend les hommes victimes de violences domestiques, dans un contexte où les violences basées sur le genre (VBG) touchent particulièrement les femmes. Faut-il pour autant en conclure que cette association cherche à masquer ou à contrebalancer les efforts de lutte contre ces violences ? La réponse n’est pas si simple. Reportage.

Nous sommes à 10 heures, non loin de l’immeuble surnommé « chez Khalfani ». Une pancarte fixée à un mur indique le siège de l’association Abagabo mu gahinda. Difficile de manquer son petit bureau. Son président a dû réaménager son emploi du temps pour nous recevoir. Pressé par le temps, Boniface Nduwimana entre directement dans le vif du sujet : « Cette association est née le 1er mars 2021 de la volonté de protéger les hommes contre les violences dont ils sont victimes. J’en fais moi-même partie depuis 2010. Ayant subi ces violences, j’ai voulu en savoir davantage sur les violences domestiques dont souffrent certains hommes. » Il poursuit : « Le 8 mars de la même année, à l’occasion de la célébration des droits des femmes, nous avons porté des habits noirs et confectionné une banderole portant le nom de notre association pour faire connaître notre cause. Après des négociations, on nous a promis que nous pourrions défiler, à condition de plier notre banderole et de la ranger après le défilé. Nous avons refusé cette condition et préféré quitter le stade à la fin du défilé. »

« Ma femme pouvait passer deux mois sans me parler »

Au début, leur démarche suscitait l’incompréhension. Certains hommes ne comprenaient pas leur action, tandis que des femmes les qualifiaient de fainéants. Mais, peu à peu, des hommes ont commencé à solliciter leur aide. Lorsque l’association s’est mise à leur apporter une assistance juridique, ils ont été davantage nombreux à franchir le pas. Boniface Nduwimana constate : « Dans tous les projets liés au genre, on parlait des violences basées sur le genre faites aux femmes. Nous, nous voudrions qu’on parle simplement des violences basées sur le genre, car certains hommes en souffrent également sans oser en parler. Certains sont même tués par leurs compagnes. » Nous lui demandons alors de préciser les violences dont il a lui-même été victime. Il répond sans détour : « J’ai subi des violences psychologiques. Ma femme pouvait passer deux mois sans me parler. Je pouvais rester un mois sans être nourri dans ma propre maison, alors que je fournissais quotidiennement la ration alimentaire. J’ai aussi découvert qu’elle m’était infidèle. J’ai même été emprisonné parce qu’elle me trompait avec des personnes influentes. J’ai fini par abandonner mon foyer. »

Cette année, le bureau de Kayanza affirme avoir déjà accueilli 33 hommes venus solliciter son assistance. Au total, les antennes de l’association implantées dans différentes provinces en ont enregistré 86. Un autre chiffre avancé par ses responsables retient notre attention. Jusqu’en septembre 2026, 13 hommes auraient déjà été tués par leurs compagnes. « C’est pourquoi nous insistons sur la nécessité de prendre en compte les hommes dans la lutte contre les VBG, car ils en sont eux aussi victimes. Notre action n’est pas dirigée contre les femmes, mais contre les violences faites aux hommes », conclut Boniface Nduwimana.

Comment comprendre, dès lors, les propos du président de la République, qui s’est interrogé publiquement sur la raison d’être de cette association ? Il a notamment fait valoir qu’un homme est le chef de famille et qu’il devrait agir plutôt que de « kuja mu gahinda », autrement dit, sombrer dans la détresse.

Entre « victimes » et « bourreaux », des versions contradictoires

Lors de notre passage au siège de l’association, une réunion était en cours. Les participants discutaient de la collecte d’aides destinées aux prisonniers. Nous en avons profité pour échanger avec certains membres. I. N., 51 ans, originaire de la zone de Muruta, affirme être victime de violences basées sur le genre. Selon lui, sa femme a eu un enfant avec un autre homme. Pour étayer ses déclarations, il nous présente un extrait d’acte de naissance. Il raconte avoir été emprisonné à plusieurs reprises pour avoir refusé de reconnaître cet enfant à l’état civil. Le conflit a fini par conduire le couple devant les tribunaux, où le mari a demandé le divorce. Les tensions se sont aggravées au point qu’il a quitté le domicile conjugal, selon lui, pour éviter que « le sang ne soit versé ». Nous contactons l’un de leurs enfants, majeur et marié, afin de recueillir son avis sur le conflit opposant ses parents. E. N. affirme : « Papa ararenganywa cane. Bashaka ko yiyandikako umwana yavyaye arenze ibigo » (« Papa est victime d’une injustice. On veut qu’il reconnaisse un enfant né d’une relation adultérine »).

Nous joignons également A. M., l’épouse de I. N. Elle déplore les mauvais traitements que son mari lui aurait infligés. Elle affirme notamment que celui-ci s’est rendu à l’hôpital de Ngozi où elle a subi une césarienne. Quant au certificat de naissance présenté par son mari, elle le considère comme un faux. Selon elle, l’enfant est né le 30 mai 2023, alors que le document mentionnerait la date du 22 août 2023. Elle s’interroge par ailleurs : « Est-ce que le fait de fréquenter quelqu’un ou de le saluer signifie nécessairement qu’on entretient des relations sexuelles avec lui ? »

Un autre casus belli

A.B., habitant du quartier Mukoro II, est membre de l’association Abagabo mu gahinda depuis 2023. Selon lui, les problèmes ont commencé lorsque sa femme a refusé de l’aider à cultiver leurs terres. Il affirme qu’un jour, son épouse et leurs enfants l’ont battu au point de lui casser un bras. Il accuse également sa femme d’avoir vendu une parcelle sans le consulter. Lorsqu’il a sollicité l’intervention de l’administration, il aurait été placé en détention pour avoir battu son épouse et provoqué des troubles nocturnes. Aujourd’hui, les deux conjoints font chambre à part.

Après avoir recueilli sa version des faits, nous contactons son épouse pour entendre son point de vue. C. M. nous livre un récit sensiblement différent. Elle explique qu’à plusieurs reprises, après leurs rapports sexuels, elle a contracté une infection sexuellement transmissible (IST). Selon elle, son mari a refusé de se faire soigner avec elle, contrairement à ce que recommandait le médecin traitant. Elle estime que ce désaccord est à l’origine de leur conflit. C. M. affirme également que son mari a été placé en détention en raison des bagarres qu’il provoquait à la maison et dans le voisinage. « Je faisais du petit commerce pour pouvoir nourrir mes enfants. Je voulais simplement que nous allions nous faire soigner. En quoi cela a-t-il fait de mon mari un ‘’umugabo mu gahinda ? », s’interroge-t-elle.

Joint par téléphone, Misago, chef de colline de Mukoro, confirme les problèmes d’infection évoqués par la dame ainsi que les refus répétés de son mari de se faire soigner avec elle. « C. M. a dû dépenser 300 000 BIF pour se faire soigner. A. B. a tort », indique-t-il.

Nous sollicitons encore une fois Boniface Nduwimana, président de l’association, pour recueillir son appréciation de ce cas. Il estime que la situation de A.B. et de C. M. est particulièrement complexe. D’abord, explique-t-il, les deux partenaires ne sont pas légalement mariés, bien qu’ils aient des enfants ensemble. Ensuite, selon lui, aucun des deux n’est irréprochable, puisqu’ils entretiendraient des relations extraconjugales alors même qu’ils font chambre à part. « C’est l’un des cas les plus compliqués que nous ayons eu à traiter », conclut-il.

Pourquoi des femmes adhèrent-elles à Abagabo mu gahinda ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, des femmes sont également membres de l’association Abagabo mu gahinda, à Kayanza. Nous avons rencontré certaines d’entre elles pour comprendre les raisons de leur engagement. Eulalie Kwizera, originaire de Gati, dans la commune de Kayanza, assume pleinement son appartenance à cette association de défense des hommes en détresse. Pourquoi avoir choisi de rejoindre une structure qui semble, à première vue, s’adresser principalement aux hommes ?

Elle répond sans complexe : « Dans mon voisinage, j’ai constaté que les hommes peuvent eux aussi être victimes de VBG infligées par leurs femmes. Certains sont, par exemple, brûlés à l’eau chaude par leurs compagnes. Cette association compte beaucoup pour moi, car lorsque je parle aux hommes victimes de violences, ils comprennent que toutes les femmes ne sont pas mauvaises. Je peux aussi sensibiliser les femmes et contribuer à réconcilier les couples en conflit, plutôt que de les laisser recourir à la violence. » Pourquoi ne pas avoir rejoint une association de femmes engagées dans la lutte contre les VBG ? « Je n’y vois aucun inconvénient, mais je pense pouvoir être utile ici aussi. L’essentiel est que les hommes et les femmes en conflit parviennent à se comprendre et à rétablir l’harmonie au sein de leur couple. »

Pascasie Niyibigira, célibataire de 31 ans, habite sur la colline de Gihororo, dans la commune de Kayanza. Elle aussi revendique son adhésion à cette association. « J’ai été touchée par le cas d’un homme qui avait quitté son foyer pour vivre sur son lieu de travail, où il exerce comme veilleur, à cause de mésententes avec son épouse. J’ai alors compris que les hommes pouvaient eux aussi subir des violences domestiques. L’association privilégie d’abord la conciliation avant d’entreprendre d’autres démarches. Cette approche permet à certains couples de se réconcilier. »

En tout état de cause, reconnaître que les hommes peuvent eux aussi subir des violences ne revient pas à nier celles que subissent les femmes. Le véritable enjeu reste de faire de la lutte contre les VBG un combat contre toutes les formes de violence, sans minimiser aucune victime ni transformer la souffrance des uns en argument contre celle des autres.

 

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