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Les Burundais face à leur passé: ne pas confondre cohabitation pacifique et réconciliation

Au Burundi, les différentes séquences meurtrières qu’a connues le pays ont profondément marqué les familles dont beaucoup comptent un ou plusieurs morts. L’ennemi étant toujours du dedans et jamais du dehors, les blessures sont profondes, les haines virulentes, les divisions encore présentes. Malgré les dynamiques mémorielles « post-conflit », le pays demeure en proie à des mémoires fragmentées et à un traumatisme collectif non traité. 

Selon des estimations approximatives, ces violences de masse ont causé plus de 120 000 morts en 1972, près de 8 500 en 1988 et plus de 300 000 entre 1993 et 2003. À ces épisodes meurtriers, survenus avant, entre ou après ces dates tristement célèbres, s’ajoutent des millions de réfugiés, dont certains ont été rapatriés tandis que d’autres ont dû fuir « définitivement » les lieux où les leurs avaient été massacrés. Ce sombre bilan comprend également la destruction de nombreux biens matériels et immatériels.

Les morts, connus ou anonymes, jetés pêle-mêle, dans les rivières ou les latrines, parfois dévorés par des bêtes sauvages et privés d’obsèques dignes, demeurent présents dans la mémoire collective. Le pays, parsemé de nombreuses fosses communes, répertoriées ou méconnues, encore existantes ou déjà détruites, peine à amorcer un véritable processus de thérapie nationale. Symboliquement, ces victimes disparues cohabitent avec les vivants, témoignant la persistance d’un deuil inaccompli et la profondeur du traumatisme collectif. Les blessures se manifestent à tous les niveaux de la structure sociale : individuel, familial et communautaire. Par ailleurs, à la différence de l’Afrique du Sud et de l’Allemagne nazie, il convient de souligner qu’au Burundi comme au Rwanda ou au Cambodge, les victimes rescapées sont souvent contraintes de côtoyer leurs bourreaux présumés sur les mêmes champs de tueries, dans le même voisinage. Autrement dit, les personnes ayant commis des atrocités vivent avec, parmi et autour de leurs victimes survivantes. Cela peut paraître anodin, mais il n’en est rien en réalité. 

La mémoire du passé : poids, construction et transmission

Vivre après la tragédie est avant tout une bataille personnelle. Comment les individus coexistent avec leur passé violent et comment le souvenir peut, selon les contextes, panser ou raviver les blessures ? Plusieurs spécialistes soulignent que les communautés reconstruisent ou instrumentalisent la mémoire afin de légitimer les récits politiques du présent (Jacques Le Goff, 1988 ; Danielle de Lame, 1997, 2003). Les commémorations restent fragmentées, dans la mesure où chaque communauté ethnique honore ses propres victimes, selon son propre calendrier. Selon qu’on est Hutu ou Tutsi, les repères de l’Histoire diffèrent. Les héros des uns sont les bourreaux des autres. Ce phénomène illustre ce que l’historien Enzo Traverso (2005) décrit comme la tension entre mémoire forte et mémoire faible. C’est-à-dire que le statut de la mémoire dépend de quelle composante ethnique détient la force politique. Et c’est souvent la police qui gère cette tension en encadrant la mémoire dominante tout en réprimant celle des dominés. Les commémorations refusées ou autorisées à Bubu (Gitega), à Gatumba ou à l’Université du Burundi illustrent notre propos. 

Comment évaluer la parole des victimes survivantes et identifier les effets sociaux du deuil inaccompli (Chaumont J. Michel, 2010)? Répondre à cette question reviendrait à examiner les porteurs, les canaux et les supports de la mémoire. Il s’agit en réalité de comprendre la façon dont les violences subies façonnent la mémoire et le vécu. La concurrence des mémoires transparaît également dans certains discours des acteurs de la mémoire. Ainsi, Liliane Ninteretse, représentante de l’AC Génocide, section Scandinavie, l’exprimait sans détour lors d’un Space sur Twitter, le 28 décembre 2025: « Ndadaye arafise abamwibuka, sinkeneye kumwibuka. Jewe nibuka abadafise ababibuka ». Lors de la commémoration des étudiants de l’Université du Burundi, tués le 11 juin 1995, un des orateurs a dit : « Twari inusu y’abantu…twari umucafu . (…) Tuje kwibuka abahisi bacu, bishwe n’ubunyamaswa bwa bene wabo». C’était le 11 juin 2026. 

Pour en prendre la mesure, certaines associations des victimes, courroie de transmission de la parole souffrante, se sont effacées ou agonisent au moment où d’autres émergent. Le Pr Bahenda, témoin privilégié de la tragédie du Campus Mutanga en explicite lors de cette commémoration : « Twaramaze igihe kinini twibukira abacu mu kinyegero. Ubu tubikorera ku mugaragaro !». Certaines associations qui bataillent encore dans la revendication des droits de mémoire sont parfois assimilées à des menaces politiques que les représentants des pouvoirs essaient d’invisibiliser à tout prix. 

De plus, ceux qui portent des cicatrices corporelles ou psychologiques portent une honte : impossibilité de retrouver la tombe des siens,  d’y déposer une gerbe de fleurs,  de faire le deuil. Cette épreuve pour le moins traumatisante est vécue comme une seconde mort. N. L, orphelin de père en août 1988 et trois de ses frères, l’exprime avec amertume : « Perdre un père, c’est perdre un repère. Je vis un monde vide, sans tombes, sans hommes » (Nkurunziza P., 2025). Beaucoup de gens préfèrent ainsi ne pas s’en rappeler ou évitent d’en parler ouvertement. Car, taire ou exposer sa douleur est toujours un pari risqué pour cause de la peur, du traumatisme, de la honte ou de l’absence de justice. Par conséquent, les récits que transmettent les parents à leurs enfants sur le passé (le profil des auteurs présumés, les méthodes de mise à mort, les modalités d’inhumation, l’estimation du nombre des victimes, l’identification des sites d’exécution) demeurent largement subjectifs. Le passé est souvent mutilé, minimisé ou amplifié selon la position de celui qui le raconte, ce qui alimente les conflits de mémoire et place le souvenir sous l’influence des logiques politiques. À titre d’illustration, Réverien Ndikuriyo, Secrétaire général du parti déclara : « Twakuze twiruka, twakuze batwankira kwiga, twakuze batwica, twakuze turara mu mwonga, twakuze tuba mu ma kambi y’impunzi (…)», lors d’une conférence de presse à Butanyerera, le 23 août 2025. Le profond silence consécutif à ces tragédies s’explique, enfin de compte, par la volonté d’éviter de transmettre aux générations suivantes davantage de souffrance ou de haine.

Comment sortir du bourbier mémoriel ? 

Le nombrilisme mémoriel, cette mémoire exclusive centrée sur son propre groupe, sur sa propre souffrance, peine encore à laisser place au dialogue des mémoires au Burundi. Pour apaiser les charges mémorielles des individus et des communautés, la construction d’espaces de parole inclusifs apparaît comme une nécessité urgente. Il faut ensuite, poser les bases d’un compromis des souffrances, cette empathie à la souffrance d’autrui qui requiert un cadre idéal d’écoute et des médiateurs qualifiés, acceptés et compréhensifs pour assurer la régulation de la parole (Nkurunziza P., 2025). Les Burundais ordinaires résument cette aspiration en ces termes : « Twipfuza aho tubivugira, abo tubibwira, abatwunviriza ». Il importe également d’envisager des initiatives visant à préserver la mémoire des victimes des différentes séquences meurtrières. Parmi celles-ci, la reconnaissance du droit au deuil, le droit de commémorer au même titre que les autres droits humains. Cela pourrait contribuer à transcender les mémoires fragmentées et à dépasser la logique des souffrances sélectives et hiérarchisées. Aussi, la création d’un observatoire des signaux faibles de la violence nous paraît particulièrement opportune. Celui-ci pourrait contribuer à anticiper la résurgence des traumatismes, individuels comme collectifs, en repérant les réminiscences mémorielles. Sigmund Freud rappelle, à juste titre, que « les émotions non exprimées ne meurent jamais. Enterrées vivantes, elles se libèrent de façon plus laide »

C’est dans cette perspective que la prise en charge de la mémoire incombe de plus en plus aux institutions comme les Commissions vérité et Réconciliation. En Afrique du Sud par exemple, même si le processus post- apartheid demeure imparfait et inachevé, la quête de la vérité a été placée au service de la réconciliation. Aussi, les victimes se trouvaient au cœur du processus (raconter la tragédie vécue, nommer les auteurs, retrouver les traces des leurs, etc.).

Au Burundi, les institutions politiques et sociales ne pourront être véritablement solides tant que ceux qui les incarnent demeurent intérieurement fragiles et souffrants. En ce sens, le Burundi doit inventer sa propre méthode et ses propres médiateurs de la mémoire, à l’image du cas sud -africain avec Desmond Tutu et Nelson Mandela, etc., capables de faciliter le difficile dialogue des mémoires. Car, la façon dont la CVR burundaise gère le « trop-plein mémoriel » tend à raviver la fracture des mémoires plutôt qu’à les apaiser. Qu’on ne s’y trompe pas, la cohabitation pacifique ne saurait se confondre avec la réconciliation effective.

 

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