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Big Fizzo, le crépuscule d’une étoile

Voici l’oraison fu…neste d’un artiste qu’on a adoré aimer jadis, et qu’on adore détester aujourd’hui. Un chanteur talentueux qui s’est peu à peu mué en businessman, au détriment de sa musique.

Il fut un temps où les mélomanes burundais n’avaient rien d’autre à se mettre… dans les oreilles que les classiques des grands précurseurs, les iconiques Canjo Amissi, Africa Nova, Bahaga, Christophe Matata, etc. Il est vrai que la deuxième génération avait repris vaillamment le flambeau : les mélodies inoxydables de l’incontournable Kidum nous ont bercés jour et nuit (zikiriko), mis du baume au cœur des milliers de Burundais qui souffraient d’une crise destructrice qui s’éternisait. Mais il manquait toujours quelque chose. Le renouvellement, du sang nouveau, de l’audace, de la fureur pour décarcasser une musique trop calibrée et trop bon enfant pour faire une entrée fracassante dans le 21ème siècle. Et Big Farious nous a été envoyé pour combler ce vide.

Mugani Désiré, ce fils de Bwiza, qui a passé une partie de son enfance sur les rives du lac Tanganyika, bravant les vagues meurtrières sur des frêles esquifs et forgeant son âme de poète romantique, mais en même temps subversif. Desire (prononcez Dizaya), l’enfant terrible de Buyenzi, son autre foyer, qui fumait, jurait et portait des vêtements trop grands pour lui, comme ses idoles de la West Coast. Big Farious, un des fondateurs de l’âme-nègre, Nigga Soul, qui dansait comme Michael Jackson et rappait comme Tupac Amaru Shakur.

Masterpiece maker

Farious, le précurseur de la nouvelle vague, du Buja Fleva diront certains, le rappeur doublé d’un chanteur (ou vice versa) qui se produisait sur les petites scènes de Bujumbura avant que Kidum le prenne sous son aile puis l’adoube publiquement dans le morceau Mbarira,  pour finir par l’accompagner en 2002 dans le sulfureux Sintopenda tena. Dans la même foulée, on avait eu droit à Mambo ju ya mambo. Et que retenir de ces trois chansons ? Farious est un surdoué bilingue, qui maitrise autant le rap que le chant, un faiseur de hits indémodables. Un artiste qui parvient à parler autant aux jeunes de la cité que ceux des quartiers bourgeois. Le heartbreaker, qui a vu à son tour son cœur brisé, et qui en a tiré une mélodie délicieuse, instantanément culte.

Donc Farious, l’audacieux, qui n’hésitera pas à s’attaquer aux monuments  burundais, les remettant au goût du jour, au moment où d’autres s’y cassent les dents. Sinarinzi, Munyana , Mporeza umwana, qui n’a pas eu des frissons en écoutant ces succulentes reprises ? Qui n’a pas été émerveillé face à un morceau aussi savamment construit que Garuka ? Combien de jeunes burundaises ont grincé de dents en écoutant Aratabura, sous notre regard sardonique de mâles en mal d’amour ?  Qui n’a pas souri en écoutant Umecokoza nyuki, morceau sorti d’une nouvelle notion que Farious venait d’introduire (encore) dans la sphère musicale burundaise, le bifu (disons clash).

Pendant plus de dix ans, Farious nous en a fait voir de toutes les couleurs. Des mûres, des vertes. Et on aimait. Il était audacieux, innovant, profond. Et maintenant ?

La dernière fois que j’ai frissonné en écoutant du Farious, c’était il y a quatre ans, avec Ndakumisinze. Avant cela, il y avait eu Urukumbuzi quelques années auparavant. Deux chansons qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Ne parlait-il pas en substance de nostalgie, de manque, de désir inassouvi, et de l’aimée qui n’est plus qu’un fugace souvenir ? Nous préparait-il à faire le deuil de sa musique, à la chérir en souvenir ? Disons que oui. Est-il devenu moins talentueux ? Je ne crois pas. Alors où est  le problème ?

La voie de la facilité

La musique de Farious a commencé à souffrir il y a exactement quatre ans, quand il a cédé à la facilité comme la plupart d’artistes burundais contemporains (coucou Yoya, Nkunda kuborerwa me donne effectivement l’envie de me soûler la gueule). Dans ces temps, le naija est en train de gagner ses lettres de noblesses. Les musiques ouest squattent les sommets des hits parades africains. Farious (devenu désormais Fizzo), se dit peut-être qu’il tient alors le filon d’or. Il sort alors coup sur coup des morceaux inspirés de ce rythme : Huzuye, Bajou, Kiwelewele, Niko sawa , des chansons qui se ressemblent, et qui deviennent des tubes c’est vrai…, mais éphémères, et qui nous perdent nous, les fans de la première heure. Qui se souvient encore de ces morceaux, qui les chantonnent encore sous la douche, alors qu’elles sont, disons, encore récentes et très fraiches dans nos mémoires ? Peu ou prou. Car ce n’est pas du tout du Farious, ces sons n’ont pas d’âme. Ils ont été produits mécaniquement, pour être dansés et non écoutés, pour se faire des sous.

Vais-je donc jeter la pierre à quelqu’un qui travaille (même mal) pour gagner sa vie ? Si c’était une quelconque star, non, mais à Farious, je vais me le permettre. Si je me souviens bien, dans une interview qu’il a accordée en 2010 au site afrique.fr, Désiré Mugani disait, mot pour mot : « La musique c’est ma vie. La musique c’est moi, mes pensées, ma nourriture, mon refuge… Si la question est ‘‘est-ce que je gagne de l’argent avec ma musique?’’ la réponse est non. Mais je vis de ma musique dans le sens où elle est indispensable à mon bonheur  et à ma survie. » Pense-t-il toujours pareil ? Je n’en sais rien. Peut-être que maintenant, il gagne de l’argent avec sa musique. C’est très louable, mais à quel prix ?

Plus récemment, c’est avec une grande peine que j’ai découvert Konzi (pour rappel, sur ce riddim, Agati k’Imana ont fait mieux), maintenant c’est avec allégresse que je zappe 69 code (Dieu !) et  c’est avec une totale indifférence que je regarde les gens se déhancher sur Urambabaza.

À un certain moment, Farious a voulu peut-être renouer avec ce qui a fait de lui le King du RNB burundais, et le résultat, chers tous, si vous aimez cet artiste, je vous le déconseille. Oui, effectivement, Farious, Tu nous manques. Peut-être que cet autre nouveau morceau chanté en collaboration avec le jeune producteur Kolly parviendra à nous faire oublier tous les errements dans lesquels tu nous as plongés, mais je n’en suis plus aussi sûr.

Author

Ras

Critique irrévérencieux, ceux qui s’énervent pour un rien sont priés de passer leur chemin.

2 Replies to “Big Fizzo, le crépuscule d’une étoile”

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