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Kamanyola gronde, Ruhwa tremble : chronique d’un front qui se rapproche

Sur la RN5, les paysages paisibles de la plaine de la Rusizi ont laissé place à une inquiétude sourde. Tirs nourris, militaires aux aguets, réfugiés en fuite : la guerre congolaise inarrêtable. À Ruhwa, Rugombo, Buganda ou Kaburantwa, les habitants vivent entre rumeurs de bombardements, mouvements de troupes et crainte d’un débordement imminent. Les conversations se murmurent, les gestes se raccourcissent, chacun scrutant l’horizon comme pour y deviner la suite. Récit d’une journée où l’on mesure combien le poids du conflit repose désormais sur les épaules des populations frontalières de la Rusizi.

Nous sommes samedi 06 décembre. Trop de rumeurs circulent sur le regain de tension entre les belligérants en RDC. Sur les réseaux, c’est la foire aux fausses nouvelles. Telle localité a été prise, telle autre est retournée dans le giron de tel ou tel autre. C’est dans cette confusion qu’un reporter a pris la RN5 pour se rendre compte de la situation in situ. L’itinéraire Buja-Buganda se passe sans histoire. Pas grand-chose à se mettre sous la dent. Sauf peut-être qu’à Buganda il remarque deux ou trois gars en tenue camouflée, qui semblaient sortir du film d’action Expendables. Tenues de combat usées par l’usage, bottes en caoutchouc couvertes de boue, mines fatiguées, etc. Tout indique qu’ils viennent du champ de bataille. Pas le temps de s’attarder, la mission étant d’atteindre la frontière où Kamanyola s’étale au pied des montagnes.

Cibitoke passe comme une lettre à la poste. Ce n’est qu’à Rugombo que quelques changements commencent à se faire sentir. Est-ce qu’un enfant a été blessé par une bombe ? Oui, répond une des personnes qui ont évacué le blessé. La bombe est tombée près de la rivière Nyakagunda, derrière une église protestante attenante au vieux cimetière des Allemands. Certains habitants de la localité avec qui nous avons échangé ont peur d’un possible débordement du conflit congolais au Burundi. Pas forcément, disent d’autres avec une certaine dose d’optimisme. Nous continuons notre chemin.

Rukana, là où il ne fallait pas être

Notre périple nous conduit jusqu’à Rukana, situé à 3 ou 4 km de la frontière congolaise. Les gens sont accueillants. Se sentent-ils concernés par la guerre qui fait rage en RDC ? « Ce n’est pas facile », répond un des habitants de Rukana. Pas de réfugiés ? Il n’y en a pas encore, mais la situation évolue rapidement. Pendant notre bref arrêt, nous observons des jeunes à moto, d’autres à pied, qui semblent préoccupés. Ils viennent vers le groupe de gens avec qui nous échangions. Ils demandent : « Est-ce que vous n’auriez pas vu un intrus avec un gros sac à dos ? ». Les gens répondent que non. Ayant remarqué que nous avions un véhicule et que nous nous rendions à Ruhwa, ils nous disent d’ouvrir l’œil et de signaler aux agents des forces de l’ordre si nous apercevons un individu louche avec un sac. Mon ami leur demande de quoi il s’agit. À leur tour de répondre : c’est un individu armé d’un fusil qui essaie de rejoindre le Rwanda. Me voilà, moi pauvre pêcheur transformé en chasseur d’ennemi de la République. Quand nous démarrons, je dis quand même que c’est irréaliste qu’un individu isolé puisse se promener avec un fusil dans une zone sous haute tension. Nous nous arrachons pour rejoindre Ruhwa, mais nous nous arrêtons souvent pour demander des nouvelles du front, histoire de ne pas se jeter dans la gueule du loup. Un jeune avec un talkie-walkie nous montre du doigt une antenne de communication qui a été détruite du côté congolais. Tout ça commence à m’inquiéter. À trop côtoyer le soleil, on finit par se brûler les ailes. Je demande s’il n’y a pas de réfugiés qui affluent vers le Burundi. Le gars désigne du doigt un endroit proche de la rivière Rusizi : « Ils ont été bloqués du côté congolais, précisément à Mihoro. C’est là où vous voyez des habitations de fortune ».

Ruhwa et l’apogée de la tension

Depuis Rukana, j’ai cédé le volant à mon ami pour pouvoir prendre des photos. Près de Ruhwa, je glisse mon téléphone dans la poche. La tension est palpable. Pas de civils à la ronde. Des forces de l’ordre et de jeunes hommes avec talkie-walkie sont sur les dents. J’ai la frousse de ma vie. Si je suis arrêté, j’aurai l’air bien malin. Un journaleux de pacotille qui fait une balade près du front. En revanche, mon ami garde un calme olympien. Il ose même s’approcher de jeunes pour leur demander : « C’est comment à Kamanyola ? ». Un jeune qui le connaît apparemment lui répond : « C’est calme depuis 10h, aucune balle n’a été tirée ». J’allais poser la question de savoir qui a pris le dessus, mais mon instinct de survie m’a conseillé de la boucler. Un autre jeune nous dit : « Il ne faut pas rester là trop longtemps. La situation peut dégénérer ». Je donne un coup de coude à mon ami pour lui demander de rebrousser chemin vite fait. Depuis Rukana nous n’avons croisé aucun véhicule. Mais au retour nous croisons au moins quatre gros camions de l’armée presque vides. Tout indique qu’il va y avoir du mouvement, autant foutre le camp rapidement.

La nuit a été mouvementée

Je décide de passer la nuit du 6 au 7 décembre à Cibitoke. Tout est calme. Nous partageons quelques verres avec des amis. Nous cogitons sur les tenants et les aboutissants de cette guerre. Un ami pose la question qui lui tient à cœur : « Maintenant que Kagame et Tshisekedi ont signé un accord, qui a perdu et qui a gagné ? ». Les langues se délient. « Le dindon de la farce est le M23 que Kagame va sûrement jeter comme une vieille chaussette », dit l’un. Un autre lui répond : « Non, le M23 a encore une partition à jouer. Rappelez-vous qu’il est en négociation avec le gouvernement congolais. Le deal de Washington ne concerne que le volet économique. » Je les trouve bien informés. À 22h, je vais dormir. Vers 4 heures du matin, je suis réveillé par le bruit des armes lourdes. La cadence de tir est rapprochée, ce qui veut dire que les combats étaient acharnés. Le matin, je vais aux nouvelles. Il paraît que les affrontements se déroulaient à Sange, tout près de Buganda. D’autres informations disent que Bwegera, tout près de la 7e transversale de Cibitoke, serait tombée. Évidemment, je n’ai pas les moyens de vérifier la véracité de ces informations. Le soir du 7 décembre, j’apprends que le Roi de la chefferie de Barundi en RDC serait présent à Cibitoke. Je saute sur l’occasion pour le contacter. Mais ça, c’est une autre histoire que je vous raconterai bientôt.

Luvungi et sa cohorte de réfugiés

Le 08 décembre, je prends mes clics et mes clacs et je descends sur Bujumbura. Il n’y a rien à tirer de cette foutue guerre, à moins de se rendre en RDC et de se mettre carrément en mode Scovia. Arrivé à Kaburantwa, je tombe sur une foule de Congolais, baluchons sur le dos, fuyant Luvungi où les combats se déroulaient. Je m’approche d’une Congolaise qui portait un matelas sur la tête. Je l’interpelle : « Vous venez de Luvungi ? ». Elle acquiesce de la tête. « C’est comment là-bas ? ». Elle me regarde avec les yeux ronds : « Ni moto baba ! » (C’est chaud, monsieur !). Je glisse une autre question : « Où allez-vous maintenant ? », à quoi elle répond : « Les autorités nous ont dit de nous diriger vers un centre de transit situé à la 3e avenue de Kaburantwa pour l’enregistrement. On nous a dit qu’ils vont nous transporter ensuite vers Rutana ». La vieille maman fatiguée bifurque vers la gauche et je continue ma route. Pourquoi inflige-t-on à une telle maman autant de malheur ? J’ai maintenant plein de compassion pour tous ces gens qui ont tant marché sous un soleil ardent.

 

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Les commentaires récents (2)

  1. Merci beaucoup pour ces informations de terrains. Prenez soin de vous tout de même, ne prenez pas trop risques. On sait que ce n’est pas toujours évident votre métier dans ce genre situations.
    Merci