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Centrale Kabu 16 : « You, have no ‘‘zob’’ here »

La société Angelique international (AIL), maître d’œuvre dans la construction de la centrale hydro-électrique Kabu 16, a des procès en cours notamment au Tribunal du Travail contre certains employés. Des engagements sans contrats aux conditions de travail malsaines en passant par les inégalités dans le traitement salarial, certains employés, révoltés, ont été chassés. La suite est devant les tribunaux. Témoignages.   

Programmés pour débuter à la mi-novembre 2012 et se terminer en 34 mois, les travaux proprement dits n’ont commencé qu’en 2017. Plus de 5 ans après, les Burundais attendent avec impatience le retour sur investissement de Kabu 16. Ce retard a ses raisons. A retrouver dans cet interview (link).  

Sauf que ce retard n’est pas la seule vicissitude ayant marqué la construction de cette centrale tant attendue. Il y a eu aussi plusieurs cas de licenciement à caractère abusif et des procès au tribunal du travail.  

Pour nous imprégner de la réalité sur terrain, cap sur Buganda pour rencontrer quelques anciens ouvriers de ce chantier, ainsi que ceux qui sont toujours à l’œuvre, qui ont accepté de nous parler. 

La discrétion s’impose, et pour les anciens, et pour ceux qui travaillent encore sur ce chantier. Ils nous supplient de ne pas donner leurs noms encore moins leurs photos. Nous leurs garantissons leur anonymat, mais mille et une question nous taraudent déjà.

Tirer le diable par la queue

Trois jeunes hommes se présentent devant nous. Ils affirment être tous détenteurs d’un BAC. « Le chômage a fait qu’on s’embarque dans cette aventure ; même le travail de manœuvre, pourvu qu’il y ait quelque chose qui tombe à la fin du mois ou de la journée, tout était à prendre », lance l’un d’eux en regardant ses amis. 

Ils acquiescent. Ils s’engagent à nous raconter, voire dénoncer tous les manquements dans l’exécution des travaux de cette centrale. Nous entrons dans le vif du sujet. Ils veulent parler. 

« Pour le retard des travaux de la centrale Kabu 16, il y a peut-être la part du gouvernement, mais sûrement celle de société indienne Angelique International Ltd (AIL), maître d’ouvrage. Je ne suis pas en position de connaître ce qui peut être reproché au gouvernement, mais j’ai vu et assisté à pas mal de choses », annonce Patrick*, un nom d’emprunt. Ce jeune homme sera engagé sur ce chantier en mai 2018 avant d’être licencié en 2023. 

Des pratiques peu catholiques 

Selon lui, certains agissements des employés indiens de cette entreprise sont loin d’être clairs : « Dans leur anglais approximatif, ils nous disaient souvent que plus nous travaillerons beaucoup, plus rapidement le chantier va se terminer et plus vite on se retrouverait tous à la maison sans boulot. “Work hard, job finish and mu rugo going”, disaient-ils. A force de nous côtoyer, ils commencent à connaître quelques mots du kirundi », confie-t-il avant d’être interrompu par son collègue ; appelons-le Moussa.

« Et cette façon de voir le travail a contribué à faire traîner les travaux » ; s’indigne-t-il. « Si les boss qui viennent de Bujumbura arrivent pour voir l’état d’avancement des travaux, il faut montrer que vous travaillez, il faut qu’ils vous voient suer. Et c’est cela qu’ils disaient aux manœuvres. Les visites n’étaient pas fréquentes et cela n’empêchait pas ces contremaîtres de payer les ouvriers ».

Du côté des Burundais, Moussa affirme avoir des soupçons. C’est tout un réseau de corruption tissé par ces Indiens : « Dites-moi franchement, si ces derniers paient un ticket d’avion et un séjour en Inde pour aller voir je ne sais quoi, tous frais payés, à un agent du gouvernement chargé de suivre ces travaux, ou quand des camions de cette société se relayent pour transporter des matériaux de construction à un chantier de ce dignitaire, gratuitement, est-ce que ce fonctionnaire va faire un rapport correct sur l’état d’avancement des travaux ? », s’interroge-t-il. 

« Nos collègues chauffeurs de camion n’étaient pas très discrets et on n’est pas aveugle. Du ciment Dangote quittait nos entrepôts pour la ville ». Pour exemple, Moussa cite un des chargés de la mission de contrôle qui aurait bénéficié de ces largesses. « Il n’est pas le seul. Et c’est cela qui a fait qu’au lieu d’effectuer leur mission, certains membres de cette commission défendent et trouvent des excuses pour plaider en faveur de leur bienfaiteur, AIL ».

Moussa poursuit son récit : « Un jour, un ministre de l’Energie et des Mines est monté sur ses grands chevaux et leur a demandé pourquoi ils se mettent à justifier cette société en pleine mission de contrôle au lieu de faire leur travail ». 

Pas que…

Nos interlocuteurs nous font d’autres confidences : « La corruption ou des pratiques similaires ne concernaient pas seulement ceux qui travaillaient directement avec AIL ».

Des fois, raconte encore Moussa, ces Indiens changent de tactique et se mettent à distribuer des sapins de Noël et des cadeaux accompagnés par des enveloppes aux autorités provinciales ou communales, histoire peut-être de fraterniser.

« Mais cela a fini par se savoir, c’était pour s’attirer leurs bonnes grâces. Un jour, le gouverneur de la province de Cibitoke leur a renvoyé le sapin qu’ils venaient de lui envoyer », témoigne notre interlocuteur.  

Un autre jour, poursuit-il, alors que le Premier ministre effectue une visite à Kabu 16 en 2021 pour s’enquérir de l’état d’avancement des travaux, ces Indiens commettent une bourde en lui présentant un bouquet de fleurs et en sollicitant une photo de famille. 

« Il a tout rejeté en bloc, en leur rétorquant que c’était inacceptable de faire semblant que tout allait bien alors que les travaux accusaient un grand retard, que les fleurs, c’est pour les femmes et les enfants. Après son passage, il y a eu changement, le rythme des travaux s’est accéléré ». 

Au tout début du conflit

Le climat de travail au chantier Kabu 16 interroge. Après la visite du Premier ministre, se rappelle-t-il, les ouvriers qui chercheront à parler aux journalistes se retrouveront chassés. Plus d’une dizaine, en tout, perdront leur travail. 

« Il ne fallait pas poser beaucoup de questions ou trop se plaindre. Des fois, les interprètes ne traduisaient pas toutes les doléances. En dehors de ce climat électrique, il y a l’inégalité des salaires. Si les ouvriers (labours) touchent un salaire journalier de 3.200 Fbu, actuellement, c’est 3.750 Fbu, celui des employés de bureau était différent ». 

Celui que nous appelons Alain touche 6 500 Fbu par jour alors que son collègue avec une même qualification empoche 11 000 Fbu par jour. Au-delà de ces inégalités salariales, affirme-t-il, certains des employés de Kabu 16 travaillent sans contrat ; ce qui les expose au renvoi à tout moment et sans préavis. 

« Tout dépendait du bon vouloir de l’employeur. Il est arrivé que l’employeur prépare les contrats pour les employés de bureau, avec une augmentation de salaire à la clé. Sauf qu’après avoir signé les contrats, ils n’ont jamais reçu la copie comme la loi l’exige ».  

L’employeur essayera de rétropédaler et demandera aux employés de revenir aux anciennes conditions salariales. C’est cela qui sera à l’origine d’un conflit qui ira jusqu’à l’Inspection générale du travail et finira au Tribunal du travail.

Bref, ces employés seront chassés comme des malpropres pour avoir réclamé leurs droits. 

 « You, have no ‘‘zob’’ here »

Le 1er novembre 2020, AIL décide donc d’accorder des contrats à ses employés de l’administration. Ces derniers signent les contrats, surtout qu’ils viennent de travailler pour l’entreprise pour plus d’une année avec un « temporary contract » ne mentionnant ni son début ni sa fin. 

A la fin du mois suivant la signature du contrat, se souvient notre interlocuteur, c’est la douche froide, le salaire ne tombe pas. Le comble de malheur, la copie du contrat ne leur sera pas remise comme l’exige le code du travail en vigueur au Burundi. 

Il ne leur délivrera jamais la copie du contrat. Les employés ne l’entendent pas de cette oreille. Le conflit éclate. Ils passeront 3 mois sans toucher leur salaire à cause de ces malentendus. 

L’employeur rétropédale et veut plutôt imposer une diminution de salaire par rapport à celui inscrit dans le nouveau contrat qu’ils viennent de signer. C’est la dernière goutte qui fait déborder le vase.  

Sous l’injonction du gouverneur, AIL leur versera leur dû. Mais le lendemain, lorsqu’ils se présentent au travail, un Indien leur assène : « You, have no ’’zob’’ here » (Vous n’avez plus de travail, ici, Ndlr). 

Le chemin du tribunal

C’est de cette manière que le cas opposant l’entreprise AIL et ses 18 employés atterriront sur le bureau de l’Inspection général du travail. Les employés sollicitent le rétablissement dans leurs droits. Par la suite, 8 des employés vont se désister. 

L’Inspection générale du travail procédera à une mission de conciliation. Comme nous le lisons sur la copie du procès-verbal de non conciliation que nous nous sommes procurés. 

En date du 31 mars 2021, l’inspecteur du travail à Bujumbura, M. Pascal Nzokirantevye a constaté l’échec des négociations, Me Fabien Segatwa, l’avocat d’AIL a même refusé de signer le procès-verbal. 

En effet, AIL qui avait accepté à un certain moment de rétablir ses employés dans leurs droits ne s’exécutera pas. Le cas sera par la suite déféré devant le Tribunal du travail qui tranchera en faveur des employés en date du 31 août 2023. 

Il enjoignait à AIL de verser des indemnités prévues par la loi, mais aussi des intérêts judicaires. Il demandait également à cette entreprise de leur délivrer les attestations de service rendu. L’exécution de ce jugement rendu peine à se concrétiser, jusqu’à nos jours.

Au vu de ce qui vient d’être dit, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions : quel intérêt une entreprise étrangère, avec un marché de 76 millions de dollars avec des avenants de 10 millions de dollars, tire-t-elle dans les chamailleries et les bagarres de prétoire avec 10 de ses employés, à fortiori, quand le chantier dont il a la charge connaît un retard aussi important ? Qui viendra à la rescousse de ces martyrs ?

 

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