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Le marché de change, une vitrine de l’économie

La monnaie burundaise poursuit sa chute par rapport au billet vert. Les distorsions sur le marché de change en disent long sur la santé financière de notre pays. L’écart ne cesse de se creuser entre le marché officiel et le marché parallèle alors que les exportations stagnent. Et si le pays s’inspirait de l’expérience du Ghana pour maîtriser les disparités sur le marché de change ?

Le marché de change est en ébullition. La prime est assez importante. Chez les cambistes, il faut avoir 3440 FBu pour acheter un dollar alors que le marché officiel affiche un taux de 2058 FBu. Les tentatives de supprimer le marché parallèle n’ont pas produit les effets escomptés. Deux ans après la fermeture des bureaux de change, la pénurie de devises demeure une préoccupation. Les autorités comparent les cambistes aux trafiquants de drogues. Il s’agit du commerce illicite et toute personne impliquée dans le change de la monnaie enfreint la règlementation. Elle doit être interpelée, a réagi plutôt la porte-parole du ministère des finances lors de la récente émission publique animée depuis Ngozi.

Pour les économistes, les marchés émergent à cause des restrictions sur la vente de devises. « Quand dans un pays, il y a trop de conditions et de contraintes à vendre les devises, les gens vont trouver d’autres moyens pour vendre les devises », caricature l’économiste et professeur émérite Léonce Ndikumana.

Un taux de change stable, signe des performances économiques 

Le marché de change reflète les fondamentaux de l’économie par rapport à l’offre, la demande et la gestion des devises. L’équilibre du marché renseigne que les fondamentaux de l’offre de la demande et de la gouvernance sont solides. Par contre un marché en déséquilibre révèle quelques dysfonctionnements au niveau de ces fondamentaux. Malheureusement le Burundi se retrouve dans cette configuration où les déséquilibres du marché de change deviennent chroniques. 

L’écart entre le taux de change parallèle et le taux de change officiel a varié depuis longtemps en la différence que cet écart est beaucoup plus grand, informe Dr Ndikumana. Pour lui, les déséquilibres sont causés et aggravés par les crises économiques et politiques ainsi que les changements répétitifs de régime de change. Le marché de change étant hyper sensible aux anticipations et aux sentiments. La prime de change varie en fonction de ce qui se passe dans le pays. Lors des crises internationales et/ou internes la prime a fortement augmenté. Le constat est que le Burundi a connu des périodes ou le marché était en équilibre (2009-2014). C’est pour cela que la politique de change et monétaire doit essayer de contre carrer aussi les effets des facteurs internes qu’externes. 

Une détérioration continue des termes de l’échange

Les données sur l’exportation montrent que les exportations burundaises sont concentrées sur l’or, soit 50% du volume total des exportations. Cela conduit à l’instabilité macroéconomique due à la volatilité des cours de matières premières, a expliqué Dr Janvier Désiré Nkurunziza lors de la conférence-débat organisée par la Banque centrale sur l’exploitation des ressources naturelles pour le financement du développement.

La détérioration des termes de l’échange qui résulte notamment de la forte dépendance du pays aux ressources naturelles réduit également la capacité du Burundi à financer ses importations. Les exportations ne cessent de se dégrader. Paradoxalement, les besoins en importation sont en constante augmentation. Par conséquent, à court terme le pays ne peut pas compter sur les revenus d’exportation pour financer le développement, conclut Dr Nkurunziza. 

Pas de ponction magique pour réduire la prime

Le professeur Léonce Ndikumana tempère toute anticipation par rapport à la solution magique. Pour corriger le déséquilibre sur le marché, le pays peut adopter une solution magique c’est-à-dire éliminer la prime du taux de change en un coup et unifier les taux de change. Ainsi, si la prime est de 70%, on dévalue la monnaie de 70%. La Banque centrale peut se lancer sur cette voie dans la mesure où elle ne peut pas contrôler les effets induits par la dévaluation spontanée. Cependant, cette stratégie marche très rarement. La Russie a fait recours à cette stratégie pour faire face à la crise actuelle mais elle avait déjà accumulée assez de réserves (600 milliards USD) pour soutenir cette politique. Une sorte de forteresse pour protéger son économie notamment sa monnaie : le rouble

Le professeur Ndikumana conseille plutôt au Burundi d’emboîter le pas du Ghana. « Le Ghana a connu la même situation que le Burundi au cours des années 80 avec un marge de change d’une prime endorme et ils se sont engagés à faire des reformes », insiste-t-il. Le marché de change avait un taux de change fixe et rigide, un taux de change double  et des taux de changes surévalués sur le marché parallèle. Le pays connaissait des problèmes liés aux restrictions du commerce international. D’ailleurs, c’est un phénomène récurrent dans les pays qui présentent des marchés de change en déséquilibre, concède professeur Ndikumana. 

Le Ghana, un cas d’école

Le Ghana a entrepris des réformes profondes en  passant notamment par la fixation d’une marge de taux de change, la création d’un marché concurrentiel, le marché aux enchères de devises, l’ouverture des bureaux de change et le développement d’un marché interbancaire viable et dynamique. Il s’agit d’une approche graduelle qui a pris une décennie entre 1983 et 1992. A ceux qui pensent que le Burundi peut corriger les déséquilibres en une journée, ils peuvent rêver, tranche l’éminent professeur Ndikumana. 

Il en appelle à la prudence et la discipline financière. Si le gouvernement annonce un processus d’ajustement du taux de change en même temps, il faudra serrer la ceinture pour minimiser les effets inflationnistes de la politique fiscale. En définitive, le politique  d’ajustement du marché de change devra être accompagné par une politique solide de mobilisation de l’aide internationale pour amortir les effets induits par cet ajustement du taux de change. Il ne faut pas recourir à la magie noire ou le sorcellerie pour rééquilibrer le marché de change, commente Dr Ndikumana parlant des histoires des gens qui volent le soir sur des vans. 

La dévaluation n’est pas une solution

Les problèmes des déséquilibres du marché de change sont les résultats d’un problème structurel et systémique. On ne résout pas les problèmes structurels par des mesures monétaires : la dévaluation de tout ! « Si demain la Banque centrale fixe le taux à 3300 Fbu, le taux sur le marché parallèle sera de 4500 FBu et le cycle va continuer ». Ne pas faire quelque chose n’est pas non plus la solution, ce n’est même pas une option. 

Comme il s’agit d’un problème systémique, il faut y aller stratégiquement. Le problème du taux de change ne sera pas résolu en un jour, en un mois même pas dans une année. Mais, il faut identifier ce qu’il faut faire dans l’immédiat avec des résultats directs. Il faut réduire graduellement les disparités entre les taux de change. 

Que faire dans l’immédiat? 

Le professeur Ndikumana invite les autorités à saisir les opportunités d’apport de devises, notamment à travers la mobilisation de l’aide extérieure, les ventes d’or et d’autres minerais, la promotion du tourisme, les transferts des migrants, etc. 

De plus, il attire l’attention des pouvoir publics sur les tricheries au niveau du commerce extérieur. Ainsi, le gouvernement doit combattre les fuites de devises via la surfacturation des importations et la sous-facturation des exportations. Dans ces conditions, la digitalisation dans le suivi des exportations et importations s’impose, tout en initiant des réformes des politiques fiscaux crédibles accompagnants les réformes du marché de change. Cela constitue la transition vers un marché de change libre, concurrentiel et transparent. 

Par rapport à la fermeture des bureaux de change, le professeur Ndikumana n’écarte pas l’hypothèse de rouvrir les bureaux de change. « Il y avait certainement une raison de le faire mais il n’y a pas de raison pour que ça reste comme ça », renchérit-il. Et de trancher : «  Le marché ne sera jamais en équilibre sans la participation des banques centrales, sans la participation des privés. C’est quasi impossible ! »

 

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