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J’ai participé à la conférence des « Chrétiens milliardaires » : je vous raconte tout

Rien que pour son nom, cet événement a toujours fait couler des torrents de salives et d’encre. Pour sa quatrième édition, j’ai décidé de m’y rendre, histoire de vivre cette expérience par moi-même.

Tout d’abord, les modalités. Comme on peut s’en douter, participer à une conférence réunissant les actuels et futurs Crésus burundais a son coût : 30 000 francs burundais pour les tickets simples, 50 000 et 100 000 fbu pour les tickets sponsors. N’étant pas encore sûr du remède qui allait m’être proposé, j’ai joué la sécurité et payé 30 000 fbu. D’ailleurs, c’est ce qui restait dans mon compte Lumicash. 

Ensuite, le timing. Plus ou moins en retard dans certains de mes rendez-vous, j’ai tenu à être à l’heure le jour J. La conférence devrait commencer à 15 heures. Trois-quarts d’heures plus tard, nous sommes encore dans le fameux léger retard burundais. Mais ce n’est pas vraiment grave. L’esprit de l’orateur du jour, le pasteur, apôtre plutôt Jean Paul Manirakiza est avec nous. Dans les speakers, ses prêches tournent en boucle. 

J’en profite pour faire voyager mon regard sur les gens présents. Ma foi ! Mais qu’est-ce qu’ils sont élégants. Ils sont tous tirés à quatre épingles. Normal, moi-même qui suis une catastrophe en coquetterie, j’ai fourni un effort pour rentrer dans les codes des lieux.  Nous sommes entre aspirants milliardaires, après tout.

Derrière moi, des jeunes gens, probablement les vessies pleines, chuchotent entre eux : « Allons-y avant que Mutama (apôtre Jean Paul Manirakiza) n’arrive ». Ils sortent. Par je ne sais quel effet de contagion, moi aussi je suis pris par une envie de me soulager. Je reste quand même. Qui sait, Mutama pourrait arriver et si ses gardes du corps ont reçu l’ordre de ne laisser entrer une mouche après lui, ce serait mort pour moi. Je fais confiance à mes « freins ».

J’ai vu juste. Quelques minutes après, Mutama arrive. Je m’attends à un standing ovation mais rien. Son arrivée est plutôt sobre. Son épouse et un garde du corps marchent à deux pas derrière lui. Comme nous autres, ils ont respecté le dress code. 

Après de présentations sommaires, une pasteure nous met dans les mains de Dieu. Elle commence par un verset qui, pour la paraphraser, dit que nous qui sommes présents sommes intelligents parce qu’un homme intelligent est toujours avide de nouvelles connaissances. 

S’en suit les hymnes. D’abord Burundi bwacu. Cela fait des lustres que je ne l’ai pas chanté. Je me rattrape. Vient alors le temps de l’hymne de l’église Holy center. Je remarque que sur ma rangée, je suis le seul à ne pas en connaître un mot, au moins pour feindre. 

Juste après, la pasteure nous propose de visionner des vidéo-témoignages des gens qui ont été positivement impactés par les éditions antérieures. La technique fait des siennes. Les vidéos buggent. Calmos madame, le Seigneur qui a divisé la mer en deux n’aura pas du mal à résoudre ces pépins. 

Mais non. Rien n’y fait. Les bugs s’entêtent. La conférence proprement dite peut commencer.

Les choses sérieuses

La prédication commence dans le calme le plus plat. Moi qui m’attendais à un démarrage en trombe… Un proverbe –ou une phrase toute faite, je ne sais pas- plante le décor : « Wanka kuja mw’isoko ariko ikarema ». En substance, ce n’est pas parce que tu snobes le développement que son train va s’arrêter pour autant. Bref, sois riche.

Comme nos stars dans les concerts, il harangue ses ouailles.

Niendeleye au nisiendeleye ? (Que je continue ou que je m’arrête)

Nous répondons. En chœur. À gorges déployées : Endeleyaaaaaaaaaaa (Continue).

Enfin, voilà l’ambiance à laquelle je m’attendais.

Sans attendre, à coups de slides PowerPoint, l’apôtre nous sérine avec une théorie qui a le vent en poupe actuellement : « Soyez votre propre patron ou vous mourrez crevard ». Perso, je n’y crois pas vraiment. Cela me parait bien une salade ultralibérale. C’est peut-être pour ça que je suis pauvre. Je ne suis pas les bons principes. Au moins, je suis actuellement à bonne école, qui sait ?

Mais je n’ai pas à m’apitoyer sur mon sort. Mon voisin essaie en tout cas de me donner les raisons pour.  Quand Mutama nous rassure qu’il nous est permis d’avoir les voitures fabriquées en 2022, il se tourne vers moi, le visage grave et me dit en me tendant la main : « Tout cela nous est permis mon frère ».  Je réponds, d’un air très inspiré : « Amen ». Notre poignée de main est ferme. Un peu à la Trump-Macron.

Niendeleye au nisiendeleye ?

Nous répondons. En chœur. À gorges déployées : Endeleyaaaaaaaaaaa

La communication continue sur la richesse avec un mot clé : l’abondance. Veinards que nous sommes, Mutama promet de prier pour nous pour que nous jouissions de cette abondance. 

Tonnerre d’applaudissements.

Mutama a une conception pour le moins originale de l’abondance. Pour lui « avoir un véhicule n’est pas un signe de richesse. Il faut avoir au moins un pour les courses courantes, un autre pour le déplacement des enfants, un autre pour madame, un autre pour… » mais là où je frôle le fou rire hystérique, c’est quand il nous dit : « Si vous êtes dans la sylviculture, ayez tellement d’arbres que quand vous décidez de les couper, le conseil des Nations Unies se réunisse pour vous implorer de ne pas les couper ».

Le léger retard nous rattrape. Nous n’avons pas vu le temps passer. Mutama survole les slides pour ne pas terminer la conférence tard dans la nuit. Filer ou ne pas filer, il faut savoir tout de même qu’on a eu à répéter je ne sais combien de fois que nous détestons la pauvreté. Et les voies qui nous y mènent. Evidemment. 

Au terme de la conférence, je me refais le film de tout ce qu’on en a dit. Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Est-ce que ce qui y a été dit est de l’ordre du rationnel ou de la croyance ? Ou des deux ? Ou rien des deux ? Je n’ai pas le temps de trop y penser. Je ne suis qu’un milliardaire en devenir. Je hèle un bus pour me droper au centre-ville. 

Un monsieur derrière moi est en train de se plaindre de la cherté de la vie en sa basant sur une myriade d’hypothèses comme les temps durs savent en donner. L’idée de lui exposer comment s’en sortir et devenir milliardaire me passe sous la tête. Je finis par la laisser bouclée. Je ne veux pas mourir lynché… Mais en même temps, je n’oserais piper un mot. Le seul à avoir gravi des échelons vers le milliard ce soir-là, ce n’est pas moi. Mon compte Lumicash est là pour me le rappeler.

 

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Les commentaires récents (9)

  1. Tout ça arrive parce que les Burundais n’aiment pas lire.S’ils avaient eu la chance de lire le livre de @Ngūgī wā Thīongō LeSatan pendu( The Devil on The Cross),personne n’auraient pas eu l’occasion de les duper.
    C’est très malheureux et étonnant que l’État continue à regarder yeux fermés de tels escrocs d’âme et de sou.

  2. Waouh, quel humour, quelle plume, quelle justesse dans la description… M. L’auteur vos mots valent des milliards. Merci de nous avoir fait vivre le moment a travers tes mots. Bravo encore …

  3. J’apprécie positivement l’analyse du journaliste. Je m’attends à la suite, « le changement est un processus » n’est ce pas?