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Trois bonnes raisons de (re)lire Michel Kayoya

Mêlant autobiographie, essai et poésie, « Entre deux mondes » et « Sur les traces de mon père » brillent par leur intemporalité. Absents des  programmes scolaires, inconnus du grand public, les écrits de l’écrivain disparu tragiquement en 1972 demeurent pourtant d’une frappante actualité.

Dans une correspondance à sa compagne et confidente Louise Colet, Gustave Flaubert écrivait : « Ma pauvre Bovary sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. » On pourrait dire la même chose de l’œuvre de Michel Kayoya. Dans chaque village, chaque colline, chaque quartier, dans chaque coin du Burundi qui abrite la vie humaine, se trouve un récipiendaire potentiel de son message. 

Dans le prologue de « Entre deux mondes », l’auteur tient à préciser que son livre « n’est pas une critique. C’est un cri. Un cri qui réveille la jeunesse de nos pays. ». Cet opus qui est une réponse à une lettre que lui avaient envoyé ses nièces et neveux dépasse le seul cadre familial. Nous avons en nous un Simon, un Vincent, une Jeanne, une Marie, une Colette et une Amélie (les neveux et nièces de Kayoya).

 « Sur les traces de mon père » est un récit aux allures de roman initiatique. Nous suivons les réflexions d’un jeune intellectuel bien ancré dans les codes de sa civilisation burundaise et le choc culturel, éthique quand il va rouler sa bosse en Occident. Le personnage du Père et de la mère sont omniprésents. Ils sont constamment cités pour sublimer la culture burundaise avec un brin de mal du pays d’un narrateur qui tangue, nostalgique, entre le capitalisme et le communisme.

1. Kayoya, le chantre d’Ubuntu

Nous vivons une époque où le profit, le matériel précède l’humain. Une époque qui ressemblerait à une succession de scènes du film de Charlie Chaplin, « Les temps modernes », une satire à la civilisation ultra-consumériste. Une lecture de Kayoya se veut un retour aux fondamentaux. 

Dans la première partie de « Sur les traces de mon père », le jeune Michel se désole que la géographie du Congo soit bien connue en Europe, « et ses richesses accessoires ». Entendez par là, son énorme potentiel géologique. La vraie richesse ? L’homme, évidemment dans sa dimension des valeurs. L’homme qui accepte l’Autre. Un paramètre important pour l’auteur qui signe que « l’homme est tellement petit quand il ne pense qu’à lui. »

Kayoya n’hésite pas à mettre sur un piédestal le coin du feu du foyer de la campagne de Mwaro et reléguer au second plan la chaire universitaire. Chez lui, le savant n’éclipse pas le sachant. Il faut se ressourcer auprès des « petites » gens, sans condescendance. Normal pour ce prêtre qui, en parallèle de l’élite conventionnelle, milite pour « une élite d’esprit, une élite de cœur.»

2. Kayoya ou penser contre soi

Peu de gens auront sublimé avec une plume emphatique le Burundi. Ce pays des Bagabo où « un homme sans vertu mourrait comme le vieux chien des pygmées, puant comme un putois devant lequel on se voile la face. » Il n’est pas pour autant resté dans cette vision fantasmée du pays. Il prend à contre pied ceux pour qui la critique sur la gestion du pays relève du manque de patriotisme.

Ce prêtre, recteur du séminaire de Mugera, haut-lieu de l’Eglise Catholique du Burundi, n’a pas hésité à s’attaquer à ce qu’il appelle « la religiose ». Pour un clerc, il fallait du courage ! Sous une plume bienveillante certes, il remet en cause, cette « religion du Dimanche », « stade instinctif, stade enfantin » qui fait oublier au peuple sa vocation première, le développement intégral de l’homme.

3. Kayoya l’engagé

Le prêtre-écrivain a été emporté par l’Ikiza de 1972. Les témoignages de ceux qui l’ont vu auprès de ses amis d’infortune, avec qui il allait être assassiné et enterré dans une fosse commune sur les rives de la Ruvubu, affirment qu’il n’a jamais trahi ses convictions.

« Il n’était pas l’homme à mystifier la réalité et encore moins le prêtre à jouer le rôle ambigu du clerc accommodant », écrit Monseigneur Joachim Ntahondereye dans la préface de la dernière réédition d’un volume unique de l’œuvre de Kayoya. Plus loin, le prélat souligne que l’auteur « était le premier à savoir que tôt ou tard cela devait lui attirer des ennuis ; mais il n’était pas de ceux qui préfèrent la vie aux raisons de vivre. »

Cet engagement transparait dans ses écrits. Un homme qui n’a pas sa plume dans la poche quand il faut dénoncer les tares du capitalisme et son désenchantement face aux promesses du communisme. Le natif de Kayokwe n’a pas froid aux yeux quand il dénonce ce qu’il appelle « la bougeotte sociale », l’instabilité de notre appareil administrative où « un gouvernement succède à un autre comme les soldats de garde ». Pour lui, cela n’est qu’une maladie du sous-développement. 

Le théoricien de la littérature Calvino définit un classique comme « un livre qui n’a jamais fini à dire ce qu’il a dire ». Nous en tenons un. Du Kayoya, à gusoma (lire ou boire) sans modération!

 

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Les commentaires récents (1)

  1. Michel Kayoya est un intellectuel complet au vu de ses ouvrages. Au fond de sa pensée littéraire, il sied de faire remarquer que la défense de la cause hutu avait une place prépondérante bien que cela ne fût visiblement assumé par prélat.