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À ma nièce de six ans qui rêve de devenir médecin

Dans le jeune âge, le rêve de porter la blouse ne fait pas de distinction de genre. Pourtant les chiffres donnent une autre impression :  la faculté de médecine de l’Université du Burundi comprend actuellement 503 étudiants, dont seulement 103 de genre féminin, soit 20,47%. Les raisons de ce décalage ?  À lire entre les lignes de cette missive d’un aspirant-médecin à sa nièce.

Très chère,

Je ne saurais dire à quel instant précis l’idée s’est incrustée dans un coin de ta débordante imagination. Serait-ce par sadisme quand, fouillant dans mon ordinateur en mon absence, tu es tombée sur des images de patients avec des os fracturés et s’apprêtant à passer sur le billard? Ou par curiosité lorsque de tes yeux de lynx tu essayais de découvrir cette chose que je tiens toujours hors de ta portée, et qui selon les dires de maman sert à écouter les bruits dans le corps des gens? Peut-être aussi est-ce par pure envie d’évasion pour toutes les fois où je t’explique que je quitte le logis familial où tout le monde garde un œil sur toi pour une vie de liberté dans un campus «où l’on apprend à devenir médecin» (en fait j’y apprends surtout à te manquer, mais pour papy et mamy, l’alibi n’est pas assez solide). Peut-être. Mais dans tous les cas, tu risques de t’y sentir un peu seule.

Si donc je ne sais ni depuis quand, ni pourquoi tu rêves de dépenser ta vie en blouse blanche, mon soutien lui, est déjà acquis. La société aussi donnera l’impression de te soutenir dans un premier temps, mais elle tentera de t’imposer ses propres règles et son propre rythme.

Elle te dira par exemple que la Médecine c’est trop long. Drapée sous le vœu pieux d’une montre biologique contre laquelle tu dois sprinter, elle essaiera de te trouver des vocations «qui te vont à merveille» (comprendre un cursus raccourci) à défaut de te détourner ouvertement de ton rêve de gamine. Elle te fera chanter sur ton temps limité pour une vie sociale «épanouie». Pour tes mâles de camarade de classe, on mettra cela sur le compte de kugara. Pour toi, les absences récurrentes aux fêtes familiales et autres discussions en ligne seront synonymes de kwica isoko. Il faudra l’ignorer. Royalement.

À mi-chemin dans tes études médicales, des pressions pour l’entame d’une vie conjugale avant le terme du parcours académique vont poindre. Elles seront plus intenses que celles que peut te faire subir la famille puisqu’elles transparaîtront très probablement dans des discussions entre pairs. Elles sont le résultat d’une société qui se méfie du succès de ses filles et préfère donc les effrayer. Parce qu’un prétendant pourrait se sentir complexé face une femme plus diplômée que lui,  parce qu’une fois le salaire de médecin en poche, il deviendrait plus compliqué de distinguer le prétendant amoureux du profiteur, la société attendra de toi que tu t’ajustes à ses complots et que tu te fasses marier avec le statut «moins intimidant» d’étudiante.

Dans tous les cas – études de Médecine ou pas, mariée pendant ou au terme du cursus académique, ou même célibataire –  il te faudra une bonne dose de conviction. Et d’amour de soi.

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