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« Inyankaburundi » : plus qu’un mot, une idéologie d’exclusion

Les différentes crises que le Burundi a connues ont laissé des germes de divisions dont les Burundais ont du mal à se passer. Le terme « Inyankaburundi » en est un exemple éloquent. Il revient toujours dans des discours politiques en temps de crise.  

«Inyankaburundi» est un vocable rundi composé de deux substantifs : ‘‘inyanka-Burundi’’. «Inyanka» est dérivé du verbe «Kwanka» qui signifie «détester, exécrer, abhorrer, etc.». Ainsi, «Inyankaburundi» signifie littéralement ‘‘ceux qui détestent le Burundi’’.  

Selon Gertrude Kazoviyo, analyste des discours et professeure au département des Langues et littératures africaines de l’Université du Burundi, le mot ‘‘Inyankaburundi’’ serait apparu avant l’indépendance : «Il était utilisé par les pro-indépendantistes et les anti-indépendantistes, tous pour désigner leurs adversaires».

Chacun de ces deux camps pensait avoir la meilleure raison pour réclamer l’indépendance ou pour demander son ajournement. Pour rappel, l’Uprona, parti du prince Louis Rwagasore, réclamait l’indépendance immédiate au moment où le Parti démocrate-chrétien (PDC) militait pour une indépendance retardée.

À cette époque, poursuit la professeure, les partisans de l’Uprona ne comprenaient pas que des Burundais puissent diverger avec le fils du Mwami. C’était intolérable pour eux.  

Le mot «Inyankaburundi» sera utilisé par différents acteurs politiques, particulièrement ceux du pouvoir, à chaque fois que le pays  sombrera dans des crises. Ils s’en serviront pour stigmatiser leurs adversaires politiques et les «rebelles» après la naissance des mouvements armés.  

Disqualification de l’opposition

Athanase Karayenga, intellectuel burundais, assure que le terme «Inyankaburundi» ne correspond à aucune réalité : «C’est une communication qui masque une faiblesse de la pensée politique». Il indique qu’elle a été utilisée aussi sous la première République : «C’était pour disqualifier l’opposition». 

D’après cet ancien directeur général de la Radiotélévision nationale du Burundi, ce vocable aura une ampleur particulière durant la crise de 1972. À la suite des attaques survenues au sud du pays, le pouvoir d’alors désignera des «Hutu» comme des ennemis du Burundi.

Il leur collera des noms notamment igihere (punaise), abicanyi (criminels), umumenja, umuyahudi, umuyuda (c’est-à-dire traître par allusion à Judas qui a vendu Jésus) et « Inyankaburundi ».  

En 1993, après l’assassinat de Melchior Ndadaye, premier président démocratiquement élu, les membres du Frodebu, parti largement vainqueur des élections générales de 1993, désignaient l’armée d’alors notamment par «Inyankaburundi».  

Pour rappel, le président de la République, celui de l’Assemblée nationale, le vice-président de celui-ci, etc., issus de ces élections ont été «sauvagement» assassinés dans un camp militaire, le 1er bataillon para.

Un cadre du parti Frodebu indique sous anonymat que cette appellation convient parfaitement à l’armée d’alors. «Les Burundais avaient voté majoritairement pour le candidat Melchior Ndadaye. Pour ce, l’armée devait le protéger et le soutenir pour qu’il puisse concrétiser les projets qu’il avait présentés à la population pendant la campagne».  

C’est regrettable, dit-il, qu’un président élu de la République, commandant suprême des Forces de Défense, soit assassiné par ceux qui devaient constituer son bouclier. «Le président Melchior Ndadaye incarnait l’unité du peuple burundais. Toute personne ou toute structure qui a pensé et exécuté le plan de décapitation des institutions issues des élections de 1993 est un ennemi du Burundi et des Burundais».

Langage de haine, de discrimination

La crise de 2015 ne fera pas l’exception. Des Burundais de tous bords se traiteront les uns les autres d’’Inyankaburund’i. Ceux qui soutiennent le pouvoir prennent leurs adversaires pour des ennemis du pays :

c’est-à-dire : «Les ennemis du Burundi, ils ne feront aucun pas en avant. Qu’ils cherchent ou non des uniformes militaires, ils seront toujours attrapés».

Ceux de l’opposition feront de même. Sur les réseaux sociaux, ils traiteront les dirigeants d’Inyankaburundi. Ils les prendront pour responsables des tueries, des départs en exil des Burundais, etc.  

« Inyankaburundi » représente un langage haineux dans la mesure où il dresse une partie de Burundais contre une autre. Il les exclut, les discrimine, leur refuse le droit d’être Burundais, etc.

Il fait partie de ces mots que les Burundais se devraient scrupuleusement d’utiliser avec prudence, car la violence verbale mène à la violence physique, et cette dernière a mené bien des nations au bord du gouffre.

 


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