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Chômage : dans la peau d’une bujumburoise fauchée

À quoi ressemble la vie de jeune chômeur à Bujumbura ? Entre le désœuvrement et le cafard, l’heure est rarement à la joie. La chroniqueuse Lylia Ndayizeye nous raconte quelques heures de sa « vie de m…e ».

J’en avais marre de tout. Ras la cafetière du canapé qui devenait le moule parfait de mon corps. Les dernières photos de Josiane sur Facebook, en vacances aux Bermudes, m’avaient particulièrement foutue le cafard. J’essayai de désinstaller Twitter mais n’y parvins pas, connexion trop lente. Je me retins de justesse de casser mon téléphone qui sonnait pour la 150ème fois, m’annonçant un message Whatsapp, message qu’il fallait envoyer à 10 contacts, si je voulais voir un miracle se réaliser dans ma vie dans les 10 secondes. J’eus envie d’étrangler le gamin de la voisine qui chialait depuis une demi-heure, et sa nounou qui chantait Emi fi rove, fi roveeee en synchro avec la radio du cuisinier d’à côté, croyant bien faire pour calmer les pleurs du petiot qui, excédé par la voix du chanteur ou de la nounou – je lui demanderai quand il saura parler -, hurlait dès qu’arrivait le refrain fi rove, fi roveeee…

Après la pluie vint le soleil – on dit le beau temps, je sais!- mais justement, ce matin-là, le ciel hésitait entre les deux. Le soleil jouait à cache-cache avec les nuages, et se jouait de mes nerfs par la même occasion. J’eus le spleen de ma vie, des papillons noirs virevoltaient dans ma tête. Il fallait que je sorte! Je décidai donc de marcher. Voilà pour ce qui était de mon état psychologique. Situation qui n’a guère changé depuis. Côté professionnel, ce n’est pas la joie non plus. Je suis en Désœuvrement à Durée Indéterminé (DDI).

Hiérarchie de malheurs

Ce matin donc, tel un Dominique, nique – nique, j’allais me promener, prendre l’air, me réconcilier avec ma vie et ma ville. Je marchais, narines à l’air, prête à me laisser pénétrer par le vent, les odeurs, les couleurs, les visages, … pourvu que je chasse cette humeur massacrante.

Je flânais, humant les senteurs de mon quartier : une friture de patates douces par-ci, des haricots cramés par là – Grouilles-toi Victor!! -, « Amata meza » chez Fifi, la poussière soulevée par la brouette remplie de casiers de bières…

Le soleil avait remporté la partie de cache-cache et fêtait à présent sa victoire, on ne pourrait plus chaleureusement. Dans ma quête du bonheur, je ne voyais que des malheurs, ceux des autres, moins nantis que moi, réalisai-je, finalement.  

Pourquoi me suis-je embarquée dans cette histoire? Je regrettais déjà mon canapé, on n’y est pas si mal finalement. Je réfléchissais à quel raccourci prendre pour retourner à la maison, quand je vis Zozo, mon pote de l’école secondaire. Cinq ans qu’on ne s’était pas vu. Revenu des States, il cherche un job, le business qu’il devait commencer en juin dernier n’a pas eu lieu. – Ohooo -. Et moi?

– Moi, tu sais…comme tu vois, je marche.

– Tu travailles pas?

– Pas encore… Je cherche depuis…

Depuis combien de temps déjà? Je fis le calcul mental, vite, afin de lui donner une réponse:  2011 fin des études, trois mois comme caissière au Rucsa Plazza, 10 mois à la maison, 2012, rien, 2013, rien , 14, 6 mois comme babysitter chez ce couple de blancs, 2015, rien, 2016, 17, et maintenant 2018…

– Disons que je n’ai jamais travaillé. Pas encore. D’ailleurs si jamais tu trouves quelque chose, n’importe quoi, je prends.

Confus, mon Zozo prit congé de moi. Je continuai ma marche.

Tout ça pour ça ?

Je m’en allai tout simplement comme Dominique, nique – nique, les mains dans les poches, me remémorant les mois de babysitting chez ce couple, où j’étais mieux payée que les profs. Ça me fit sourire. – 13 ans d’études pour ça!-

Je marchais toujours quand je croisai cette mendiante, avec son bébé de quelques jours à peine. Comment osez-vous! J’eus envie de dire. Mais à qui au juste ? À elle, la société, le gouvernement…? Qui aurait envie d’écouter, là maintenant, les élucubrations d’une vieille, jeune fille, en pantalon mauve et un vieux t-shirt jaune, sur le pourquoi et le comment d’une mise en place d’un système d’aide sociale.

Finalement, je ne dis rien. Je lui laissai un sale billet de 500Fbu et rentrai vite me mettre à l’abri de ce monde, et faire la révolution dans mon canapé, avec mon téléphone, les pleurs du gamin de la voisine en fond sonore, sa nounou et la radio du cuisinier d’à côté qui raconte des salades à longueur de journée.

Elle est pas belle la vie?

 


A relire : Burundi : comment l’emploi des jeunes peut booster l’économie

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Les commentaires récents (1)

  1. La vie n’a pas été rose pour vous; comme pour nous aussi ma soeur mais don’t give up comme le dit les anglais ça ira avec le temps. Dieu est le maitre de temps et de l’histoire.

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