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#YagaDécodeur : « Vyabimaramare », « Iyo mporona », « Bacemwo », de la chanson au discours de haine

Les adversaires politiques burundais adoptent souvent une rhétorique haineuse pendant les élections. Ils privilégient les chansons pour faire passer des messages qu’ils ne peuvent pas assumer officiellement. Et ça ne date pas d’hier …

Le recours par les hommes politiques burundais aux chansons qui véhiculent des messages de haine remonte aux années 1960. Dans la perspective des législatives du 18 septembre 1961, desquelles l’Uprona, parti militant pour l’indépendance immédiate, sortit largement vainqueur contre le Parti démocrate-chrétien (PDC), formation favorable à l’indépendance retardée, les militants de ces deux partis ont fait preuve d’intolérance politique à travers des ritournelles à l’allure,  quelques fois, de pamphlet.

D’après la professeure Gertrude Kazoviyo, analyste des discours et enseignante au département des langues et littératures africaines de l’Université du Burundi, les Upronistes désignaient dans leurs chansons politiques les militants du PDC par le nom ‘‘Abapenepene’’. Ce terme n’avait pas de signification particulière, si ce n’est que pour désigner maladroitement les concurrents en vue de les énerver et les déstabiliser.  

Les propagandistes du PDC, comptant en son sein la majorité des intellectuels, n’hésitaient pas à leur tour à pousser la chansonnette en désignant péjorativement les militants de l’Uprona par ‘‘Ingombe za Mwambutsa’’, c’est-à-dire les vaches de Mwambutsa, roi du Burundi de cette époque.

Mme Kazoviyo rappelle que cet animal domestique peut signifier le manque de perspicacité : «Dans la culture burundaise, même si c’est une bête économiquement et symboliquement très importante, elle symbolisait le manque d’intelligence». Avant de dire que ce mot n’a pas perdu ce sens même aujourd’hui.

Par la suite, la chanson «Vyabimaramare» (‘‘les honteux’’), dirigée  contre les dirigeants du parti PDC, s’imposa après le meurtre du prince Louis Rwagasore,  fils du roi et premier ministre . Ils les prenaient alors pour les commanditaires de cet assassinat. «On ajoutait qu’ils ont déraciné le Burundi en faisant tuer Rwagasore», indique la professeure Kazoviyo.

L’intolérance à son paroxysme…   

Lors des élections de 1993, des chansons à caractère haineux sont réapparues. Les partis favoris d’alors, l’Uprona, parti au pouvoir et le Frodebu, parti de Melchior Ndadaye qui remportera ces élections, ont rivalisé d’imagination. Ci-dessous quelques exemples.

Les membres de l’Uprona, parti au pouvoir, chantaient : «Korera Uprona bakorere ubusa. Aho twayitsindira barabona, bari mu kigunda kwiga ikibi, korera Uprona» (Traduction libre : Servons l’Uprona, les adversaires eux peinent pour rien. Lorsque nous en sommes devenus membres, ils étaient dans la brousse pour apprendre le mal).

Les militants du Frodebu, après leur éclatante victoire, réciteront pour narguer les malheureux perdants : «Iyo mporona kari akarimi. Politike ntigira namba, abanywanyi ntigira namba n’abifise nabo yatiye».(Traduction libre : l’Uprona n’était qu’un tigre en papier, qu’un château de cartes. Il n’a pas de projet de société ni de membres. Même ceux qui se font passer pour ses membres, il les a empruntés.)

À ce sujet, un sympathisant du Frodebu élu député à la suite des législatives du 29 juin 1993 sous la casquette de ce parti confie, sous anonymat, qu’ils parlaient alors des Rwandais réfugiés au Burundi. «Certains d’entre eux avaient bénéficié des cartes nationales d’identité. Ils ont participé au vote et leur sympathie pour l’Uprona était connue de tous».

Une imagination mal tournée qui aura traversé le temps…

Les politiques se serviront également de chansons à double sens lors des élections de 2010. Le parti FNL, qui venait deux ans plus tôt de déposer les armes, ne fera pas exception. Ses militants ne seront pas tendres vis-à-vis du parti Cndd-Fdd.  

«Iyo menya ko Rwasa ari mu kuza, sinari guta umwanya ntera amavoka», chantaient-ils pendant la campagne électorale (traduction libre : Si je savais que Rwasa était sur le point de déposer les armes, je  n’aurais pas perdu mon temps à planter des avocatiers) en référence au projet qui aura marqué le début de règne du président Nkurunziza,  celui de la plantation des arbres fruitiers dans tout le pays, les avocatiers en tête.

La campagne du Cndd-Fdd, à son tour, sera marquée par le morceau «Bacemwo, ntibabona» pour dire «dribble-les, ils sont aveugles».   

Léonce Ngendakumana, vice-président du parti Sahwanya Frodebu et ancien président de l’Assemblée nationale, souligne que ces chansons sont plus mobilisatrices que les simples discours politiques.

Selon lui, l’objectif poursuivi en y faisant recours est de séduire plus de sympathisants : «Comme ces chansons attirent beaucoup les jeunes et les femmes, la conséquence immédiate est la confrontation des militants des partis qui ne partagent pas la même vision».

La contestation de 2015 ne fera pas exception. Les manifestants scandaient alors à longueur de journée « Temba temba harageze ». Plus récemment, lors du récent référendum, le CNDD-FDD reviendra avec « Ntakugugumwa».

«Des chansons, un genre anonyme»

Concilie Bigirimana, enseignante au département de français de l’Université du Burundi, explique dans le livre «Un demi-siècle d’Histoire du Burundi. À Émile Mworoha le pionnier de l’histoire du Burundi» en l’hommage du professeur Émile Mworoha sorti aux éditions Karthala en 2017, que tout message passe à travers la chanson car revêtant un  caractère anonyme : «Ne pouvant pas être assumé publiquement, ce genre de déclaration se transmet par la chanson de propagande, un genre anonyme».

Abel Gashatsi, président du parti Uprona, estime de son côté que les conséquences surviennent du fait que les membres qui reçoivent les messages véhiculés à travers les chansons les intériorisent. Pour lui, cela peut provoquer des confrontations entre les membres des différents partis politiques.

La professeure Gertrude Kazoviyo explicite à ce sujet : «Il y a des militants qui peuvent s’approprier cette rhétorique, qui peuvent croire en ce qui est dit de mal de l’adversaire. Ce qui peut créer des tensions dans les relations humaines».  

Comme conséquence, la population peut éprouver du «dégoût» vis-à-vis des élections en général et de la période électorale en particulier. «Ceci parce que les élections sont en cela considérées comme un espace de chicaneries, de tensions, de manque de respect, de mauvaises relations, etc».

Au lieu d’une rhétorique haineuse, dévalorisante et violente qui crée la tension dans la société,  la classe politique burundaise dans son ensemble se devrait dès la campagne pour les élections de 2020 de vanter les mérites ou les projets de leurs partis respectifs et non s’attaquer les uns aux autres. Étant des références pour leurs militants, ils doivent être prudents et sélectifs dans les messages qu’ils leur donnent.

 


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