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YagaDécodeur : « Génocide » ou le mot qu’il ne faut pas prononcer

Le mot « génocide » est certes un des concepts les plus couramment utilisés par les acteurs politiques burundais en temps de crise. Entre crimes de masse, absence du travail de deuil,  déni de la douleur de l’autre et manipulations politiciennes, les crises de 1965, 1972, 1988, 1993 et 2015 continuent à construire des mémoires contrastées. Ce conflit de mémoire constitue un obstacle à la réconciliation des Burundais. Deuxième article de notre chronique hebdomadaire.

Le terme « génocide » vient de  Raphael Lemkin, professeur de droit américain d’origine juive polonaise. « Génocide » signifie en  grecque génos, « naissance », « genre », « espèce », et du suffixe – cide, qui vient du terme latin caedere, « tuer », « massacrer ».

Selon la  Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l’assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948,  le génocide s’entend « de l’un des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe».

Une précédente définition du génocide, adoptée lors de la première assemblée générale de l’ONU le 11 décembre 1946, considérait  la destruction d’un groupe politique. En 1948, le groupe politique disparaît de la définition onusienne suite aux pressions de l’URSS. Jusqu’à aujourd’hui, seuls le génocide arménien, la Shoah et celui des Tutsis au Rwanda sont unanimement reconnus par les experts du droit international. Les trois drames ont aussi en commun le fait d’avoir été planifiés et exécutés par l’État.  

Un mot utilisé au Burundi tout au long des crises et violences depuis l’indépendance

Déjà, en 1965, le mot génocide faisait son apparition  pour qualifier la répression du régime après la tentative de coup d’État d’octobre 1965 évoqué par Michel Micombero alors secrétaire d’État à la défense. Plusieurs dizaines de hauts cadres de l’État sont exécutés suite à la signature par le Roi de l’arrêté royal n°001/794 du 20 octobre 1965 portant sur les exécutions capitales.  

Ainsi, pour les événements de 1972, Arthémon Simbananiye, alors ministre plénipotentiaire, se contentera de déclarer à la Radio télévision Suisse que ce n’était qu’une campagne de pacification suite «  à des actes visant à mettre à genoux le peuple burundais. Un programme déjoué qui ne visait qu’un génocide des Tutsis téléguidé par les anciens colons ». Pour l’élite Hutue à cette même période, c’est « ikiza » (catastrophe, hécatombe), un génocide.  Boniface Kiraranganiya, écrivain et témoin des événements, écrira dans ses mémoires : «1972 (…) C’est le comble. La goutte d’eau. C’est le paroxysme de la démence, l’exemple le plus parfait de ce qu’un homme est capable de faire lorsque le pouvoir lui permet tout, lorsque plus rien ne l’oblige à dominer son instinct de destruction ».

Selon Lemarchand, historien et spécialiste des grands lacs, «  ce que le gouvernement Micombero appela la mission de  ‘‘pacification’’ ne fut en réalité qu’une vaste entreprise de désinformation visant à accréditer l’idée qu’il n’y eut jamais de conflit entre Hutu et Tutsi, mais des attaques de ‘‘malfaiteurs’’ venus de l’extérieur qui furent réprimées juste à temps pour ne pas entraîner le génocide des Tutsi( …).  En les insérant dans le schéma manichéen d’une lutte à mort entre les initiateurs de cette entreprise d’extermination et l’État salvateur, l’objectif était de donner une nouvelle légitimité à un État extrêmement fragilisé par les querelles intérieures ».

Les mêmes scénarios vont se reproduire en 1988 avec Ntega marangara et surtout en 1993  avec l’assassinat du président Ndadaye suivis d’une longue guerre civile qui emportera de centaines de milliers de vies. Encore une fois, c’est un conflit d’interprétation des faits et la manipulation des mots au détriment de la justice. Pour AC Génocide, « depuis le mois d’octobre 1993, les organisations racistes et génocidaires parrainées par le FRODEBU ont commis le génocide des Tutsi et massacré des Hutu non acquis à cette sale idéologie (..) ».

Dans la foulée, pour expliquer ces massacres,  un haut cadre du parti FRODEBU parlera d’« agashavu » (petite colère) pour des militants remontés contre l’assassinat de leur leader à savoir le président Ndadaye. Le même parti parlera de « génocide » en 1996 en évoquant la répression de l’armée qui suivit  les révoltes et massacres causés par l’assassinat du président Ndadaye et ses proches collaborateurs.

Avec la crise de 2015, le même mot revient surtout quand les détracteurs du pouvoir de Bujumbura parlent « d’un génocide » des opposants au « mandat » du président Nkurunziza, faisant un parallélisme avec le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Dans une guerre de communication surtout au niveau des réseaux sociaux, des campagnes comme  #stopgénocide pour les opposants ou #thisismygenocide pour les proches du pouvoir ont été lancé chacun faisant valoir son point de vue. Ces propos seront pris très au sérieux par la communauté internationale en vue de « prévenir » un génocide que Bujumbura continuera de renier. Tous ces événements, ces usages (abusifs ou non) du terme « génocide »  sont intimement liés à l’histoire, à la socialisation et à la transmission de celle-ci par une mémoire officielle ou officieuse.

De la  victimisation au  conflit de mémoire  

Comme le stipule l’accord d’Arusha en son article 4, le conflit burundais était « fondamentalement politique avec des dimensions ethniques extrêmement importantes ». Ainsi, l’élite des  deux « ethnies » ( Hutu et Tutsi) s’est livrée une lutte sanglante pour accéder au pouvoir et/ou s’y maintenir faisant au passage des centaines de milliers de victimes. Les Hutu accusent les Tutsi de génocide et vice-versa. Il s’est construit « une  mémoire collective » conflictuelle dans les deux camps, axée sur l’identité ethnique. À chaque crise, chaque camp se victimise et perçoit l’autre comme un bourreau. L’explication vient de  Todorov qui écrit  dans son livre Les abus de la mémoire : « Si personne ne veut être une victime, tous, en revanche, veulent l’avoir été ; ils aspirent au statut de victime (…) la position de victime d’injustices passées peut-être recherchée, car elle permet de revendiquer des compensations morales ou matérielles, ou tout simplement d’occuper une position moralement valorisée ».

Pour Aloys Batungwanayo, chercheur à l’université de Lausanne, ces mémoires liées à un passé tragique, qui sont alors transmises et cultivées jusqu’alors de manière informelle, sont porteuses d’une charge émotive importante. Elles ont favorisé la fabrication d’une mémoire hutue qui serait à côté (voire en opposition) d’une mémoire tutsie. Chacune d’elles est marquée par le souvenir d’un grand nombre de victimes dont la mort n’a pas pu être constatée, donc reconnue officiellement. Dans les faits, quand il s’agit de se remémorer de ces tragédies (29 avril et 21 octobre par exemple), chaque camp a ses monuments, son discours, ses douleurs.  

À ce niveau,  l’on court alors le risque d’arriver à une « concurrence des victimes », où chaque communauté revendique, plus que les autres, les palmes de la souffrance. Dès lors que ces mémoires continuent à forger les identités, un cercle vicieux  de conflits sociopolitiques est inéluctable.

Face à ce problème crucial qui conditionne la stabilité du pays, chaque régime a cru faire le nécessaire pour atténuer ces divisions. En passant par la politique d’Unité nationale des années quatre vingt dix ou par l’instauration Commission vérité et réconciliation avec l’accord d’Arusha, le grand challenge reste la menace de l’imposition d’une « mémoire officielle » conditionné par les rapports de force politique à un moment donné de l’histoire. Trouver un équilibre entre la vérité, le pardon et la justice est la condition sine qua non pour voir une réconciliation des mémoires sur le long terme au Burundi.

 


A relire : On ne peut pas guérir le génocide, raison de plus de le prévenir

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